Mensonges - le blog

Aître Saint Maclou - Rouen

J'arrive mes amis, j'arrive

Je ne parviens plus à écrire.
Je suis sec, vide. Comme mort à l'intérieur. Totalement creux.
Plus rien ne me passionne ni ne m'enthousiasme. Je ne reconnais plus mon propre corps, gros, lent, avachi : j'ai l'impression qu'il ne m'appartient pas. Je me crois libre car j'ai de l'argent, un boulot, un passeport, une maison dont je suis propriétaire. Sur le papier, j'ai le choix.


Le choix. Il n'en est rien : je suis prisonnier d'un Contrat qui me vole mes jours, me vole mes nuits, me vole ma conscience, me vole mon corps et mon esprit.
Nous devrions être au sommet de notre ambition : nous sommes jeunes, en pleine santé, notre intellect est au maximum de ses capacités ; et pourtant nous gachons tout pour devenir les esclaves modernes du capital. Le salariat, c'est cette chaîne qui s'accroche à mon coeur, ces fers qui maintiennent mes poignets, ces trains et ces avions (que j'emprunte en dépit de mes convictions) et qui m'emmènent loin de toi. Il réduit à néant mon bien le plus précieux : le temps.

Aître Saint Maclou - Rouen

Mon temps avec vous, mon temps avec toi : dilapidé pour le profit d'une personne morale sans autre but que celui de prospérer, gaspillé pour le bien-être de fantômes que je ne connais pas et qui n'en n'ont sans doute pas besoin. Tout ce temps perdu, seul, à vieillir trop vite, à vieillir sans toi, mon amour, alors que nous traversons nos plus belles années. Tout ça pour quoi ? Pour un peu de fric, un peu de fun, un faux statut, un fantasme égoïste, un idéal de profession qui n'existe pas.

Je suis au bout, j'ai fait le tour, je raccroche les gants, j'arrête. Je suis face à un mur : j'ai tellement peur de mourir que j'en suis arrivé à avoir peur de vivre. Soit je m'encastre, soit je le démolis.
A quoi bon le plaisir, s'il est tant dilué ? A quoi bon l'ascèse, si le bonheur n'en est pas la récompense ?
Je ne supporte plus d'être face à moi même et me dire : est-ce bien à ça que tu voulais aboutir ? Est-ce que tous tes choix, toutes ces promesses à toi même et tous ces paris sur l'avenir n'auront mené qu'à ce médiocre résultat ? C'est donc tout ce qu'il y avait à voir ?
Honnêtement, ça ne valait pas le coup de traverser l'enfance, le collège, le lycée, la prépa, la fac, Paris, la fac, la banque pour arriver à cette... désillusion. Cette unique porte en face de moi, qui ne me laisse plus de choix.
Et bien non merde, je veux vivre. Je veux rire et vivre. Je veux chanter et partager. Je veux t'aimer, hier, aujourd'hui et demain. Je veux casser ces chaînes et foutre ce mur à bas. Je veux prouver que cette histoire n'aura pas été vaine.

J'arrive mon amour, j'arrive mes amis. Je démissionne. J'arrive.

 

Entre chien et loup

Chaque inspiration est une souffrance.

Les poumons lui brûlent, sa peau s’enflamme. Ses vêtements sont totalement imprégnés. Quant à ses yeux, ils ne sont que boursouflures et larmes. Le foulard imbibé qui recouvrait sa bouche ne s’est révélé d’aucune utilité.

 

Thomas n’en peut plus. Il tombe à genoux dans la boue épaisse et molle de la zone des Cyprès. C’est une défaite : on sera obligé de reculer aujourd’hui, de perdre du terrain face à l’ennemi. Lui, Thomas, je sais qu’il n’abandonnera pas. Son visage pue le vinaigre.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? L’ennemi est plus nombreux, mieux armé, mieux organisé.

 

Sur notre territoire, notre zone à défendre, le moral est en berne. Janvier a été plus que difficile. Nous avons dû affronter le froid, la pluie, la neige, l’indifférence de l’opinion et les attaques répétées du pouvoir. Les escarmouches en forêt, à l’aube ou de nuit, ont fait de nombreux blessés dans nos rangs. Nous nous sommes retrouvés à poils, à quatre pattes dans les fougères et la mousse, empoignés par des mains étrangères, rudes et gantées. Nos ongles sont couverts de terre.

 

Nos rangs sont clairsemés : même si les renforts arrivent en continu, nombreux sont ceux qui partent et ne reviennent jamais. Ils désertent. Est-ce le groupe ou est-ce la cause qu'ils abandonnent ? Ils reprennent leur vie routinière, loin du champ de bataille, loin des combats, et remettent leur petit costume d'employés de bureaux, de profs, d'agriculteurs, de politiciens. On peut les croiser tous les jours, dans les rues des villes de province, bien camouflés derrière leur rôle d'automates, le discours bien policé . On les montre du doigt : « Tu y étais toi, là-bas, leur demande-t-on, tu étais dans leur camp n'est-ce pas ? » Et toujours ils font non de la tête : ils ne supportent plus qu'on les compare à nous. Ils enterrent leurs idéaux bien profond dans leur cervelle, comme si la lutte était déjà perdue, et font semblant de n'y avoir jamais pris part.

 

Mais Thomas, lui, il n'était pas comme ça. Dès le début de la lutte, il avait voulu être présent. Il se souvenait de ce repas de famille où il avait annoncé à ses parents son désir de prendre part au combat. Même s'ils avaient désapprouvé, ils comprenaient sa décision : depuis ses 16 ans, Thomas avait pris part à toutes les luttes sociales, il était sur tous les fronts, sur toutes les barricades. Qu'il veuille participer à ce combat était prévisible : on ne pourrait pas l'en empêcher. Il partirait là-bas, se battre pour ses idées, pour défendre un mode de pensée, une culture, un mythe. Son frère Julien était assis à la même table ce jour là. Après cette annonce, celui-ci lui avait tendu la main, et en la serrant, lui avait déclaré : « Et bien mon cher frère, à compter d'aujourd'hui, nous devenons ennemis ».

 

C'était il y a trois mois. Depuis, Thomas n'avait pas revu Julien.

En ce moment, il est assis autour du feu parmi les autres, ceux qui ont réussi à tenir la zone des Cyprès pendant trois semaines. Ils ne l'ont pas lâchée facilement. À la lueur des flammes, il distingue les gueules noires et fatiguées de ses camarades. « Camarades ». C'est drôle, maintenant qu'il y pense, ce vocabulaire totalement dépassé qu'on vous fait entrer dans le crâne à coup de marteau. Thomas avait toujours détesté les grandes idéologies, les grands mots fourre-tout tels que « marxisme », « anarchisme », « lutte des classes », ces mots qui ne font que discréditer les mouvements sociaux, les appauvrir en voulant les réunir derrière une unique bannière. Pour lui, venir ici, c'était jouer son rôle d'homme social, de citoyen : le droit du peuple au soulèvement, le droit du peuple à se gouverner lui-même, c'est ça la base de notre république bordel !

 

Il arrive pour te chercher

 

Il ajuste son keffieh autour de sa bouche, remet ses lunettes de protection en place, et balance une nouvelle bûche dans le feu : « Camarades ? Sérieux ? » Ça le fait bien rire. Les mecs autour de lui, les autres Zadiens, ils sont là pour la même raison, mais il n'a rien à voir avec eux. Ce sont tous des déclassés, des rejetés de la société : des punks à chiens, des types qui vivaient dans des camions, des fringes, des marginaux, des décroissants, des freaks, des beatniks, des roots, des objecteurs de conscience, des altermondialistes, des chômeurs, quelques étudiants, une poignée d'agriculteurs.

Tous ces gars là, et leurs meufs encore plus extrémistes, non, il n'a franchement rien à voir avec eux. C'est la France de ceux qu'on ne voit jamais à la télévision, la France de ceux qui se cachent derrière les slogans, les masques et les idéaux, la France de ceux qui pensent et agissent dans l'ombre. C'est la France invisible.

 

Thomas en a franchement marre qu'on les compare à lui, qu'on les foute tous dans le même sac : on agite un pantin, histoire de faciliter le débat. Mais tout n'est pas si simple, ce n'est pas une lutte manichéenne entre deux adversaires belliqueux. On ne peut pas régler cette histoire par la victoire d'un seul des deux camps : il faudrait faire des concessions, il faudrait qu'un des deux perde la face, et le dialogue serait rompu.

 

Voilà tout ce qui trotte dans la tête de Thomas. Alors il s'arrête, il regarde le visage de ses frères d'arme, et il se dit qu'il ne peuvent pas comprendre.

 

Il sait que de l’autre côté, quelque part, Julien utilise son lance-grenade.

 

* * * * *

 

Chaque inspiration est une souffrance.

Sous la carapace et le gilet pare-balles, il fait tout de même rudement froid. Ça fait trois jours qu’on est sur le terrain, et nos rangers sont dégueulassées par la boue. Les équipements prennent la flotte et la bouffe est atroce.

 

Julien en a marre. Il se dandine d’un pied sur l’autre pour éviter les crampes. C’est une victoire : aujourd'hui, on a pu faire reculer l’ennemi, le circoncire dans la partie la plus retranchée de la forêt. Lui, Julien, je sais qu'il a bien obéi aux ordres. En poste dans la zone des Cyprès, il tient le rang derrière son bouclier. Interdit de bouger.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? En face, ce ne sont que des chômeurs, des types sans matériel et mal organisés que l'on finira de toute façon par atomiser.

 

Sur ce territoire, cette zone d’aménagement différé, la volonté commence à flancher. On s’enfonce ici, on piétine. Y’a des copains qui sont là depuis le début, depuis Novembre. Julien était arrivé un peu avant Noël, et il avait déjà connu de rudes combats. Le terrain était différent de ses missions habituelles, et il s'en serait franchement passé. Finies les guérillas urbaines, les barricades et les cocktails molotov : il devait affronter la pluie, les entrelacs des sous-bois, les hurlements d'ennemis qui se défendent à peine, les attaques de nuit, les corps nus couverts de boue. On avait l'impression de se battre contre des fantômes, des rumeurs, des êtres sylvains issus de quelque conte fantastique.

 

L'escarmouche d'hier nous a profondément marqués. On était en patrouille à la limite Nord de la zone occupée. C'était le matin, y'avait une putain de brume qui planait au dessus du champ. Tout d'un coup, on entend comme des mugissements, des cris d'animaux écorchés. Je vois Julien qui prend son talkie-walkie : « Lieutenant, y a du mouvement du côté Nord ». Le lieutenant ordonne de repousser les assaillants en cas d'attaque. « Quelle force devons-nous utiliser ? » demande Julien. « Balancez les gaz. » Julien demande confirmation. « Balancez les gaz » répète le lieutenant. Julien me regarde, nous sortons tous les deux nos masques, et les ajustons par dessous nos casques. Bouclier dans la main gauche, lance-grenade dans la droite. Les beuglements se font de plus en plus proches. On y voit rien putain ! Des masses sombres surgissent peu à peu du brouillard. Julien est crispé sur sa gâchette. Les silhouettes se précisent, elle nous semblent étonnamment imposantes. Je distingue quatre pattes. Des vaches ! Des foutues vaches ! La belle affaire. Julien et moi nous mettons à rigoler. Le bétail passe à côté de nous.

 

À peine remis de notre surprise, on entend comme un chuintement, un frôlement, des soupirs. Des silhouettes plus petites sortent de la brume. « Ça, c'est pas des bêtes ! », me dit Julien. Apparaissent alors une vingtaine de Zadiens, comme ils s'appellent entre eux, tous à poils, rampant à genoux dans les sillons. L'un d'eux prend la parole : « Nous ne sommes pas vos ennemis, nous sommes des gens du peuple, tout comme vous. Rejoignez-nous ! Nous allons avancer vers vous et reprendre cette terre dont le devenir appartient à tous les citoyens qui l'habitent ! Nous ne nous défendrons pas, mais je vous avertis, nous continuerons à avancer ! ». Il y avait parmi eux plusieurs femmes, certaines devaient avoir à peine vingt ans. On leur voyait pendre les seins. Julien reprend son talkie : « Lieutenant, une vingtaine d'individus s'avancent vers nous. Ils sont désarmés. Je répète, ils sont désarmés. Confirmez l'utilisation des gaz. » Le talkie grésille : « Faîtes feu » Julien arme son lance-grenade. Il tire.

 

Dix secondes plus tard, c'est l'anarchie la plus totale. Les trois quarts des Zadiens sont allongés par terre, se grattant le visage ou gueulant leur douleur. On entend les premiers pleurs. Les autres s'enfuient en courant à travers les fourrés. On ramasse une des gamines. Ses dreadlocks lui vont jusqu'au cul et cachent mal la pâleur de sa peau. Julien et moi la saisissons par les épaules, et nous l'emmenons jusqu'au camion. Elle ne se débat même pas. Julien aperçoit un journaleux qui traînait par là : il prend une photo de nous. Deux colosses en carapace qui traînent une poupée de chiffon sans défense. On se demande ce qu'on peut bien foutre là. On vient juste jouer notre rôle. Drôle de métier. Drôle de guerre.

 

Julien se souvient de ce repas où son frère lui avait annoncé sa volonté de venir occuper la zone. Il lui avait dit sur le ton de la rigolade : « Hé bin frangin, ça fait de nous des adversaires ! » Thomas n'avait pas répondu. C'était la dernière fois qu'il l'avait vu. Aujourd'hui, ça ne fait plus rire Julien. Il se dit que son frère est de l'autre côté, là quelque-part, parmi les Cyprès.

 

Alors ce soir, encore une fois, Julien revêt son masque. À la lueur du crépuscule, entre chien et loup, le lieutenant a donné l'assaut. Julien avance parmi les broussailles avec le reste de la patrouille. Une lueur le guide. Il aperçoit un feu, autour duquel sont réunis six ou sept marginaux :  « Vous occupez ce terrain de manière illégale, lance-t-il en guise de sommation, veuillez quitter les lieux ou nous devrons procéder à l'évacuation ! » L'un des types, celui qui a mis un keffieh autour de son visage, se lève et toise Julien en face à face. Il crie : « Va te faire foutre, CRS de mes deux ! »

 

* * * * *

 

Chacun croise le regard de l’autre, mais ils ne se reconnaissent pas. Derrière les mots, derrière les gestes, derrière les masques, ils ne sont plus rien l'un pour l'autre. Juste deux adversaires, deux bêtes prêtes à tout pour jouer leur rôle. Alors Julien lève sa matraque, et il l'abat avec force sur le crâne de son frère.

Thomas s'écroule, complètement sonné. Il s'écrase la tête la première sur le sol de la ZAD. Des mains gantées se saisissent de lui : résigné, les bras ballants, il sait déjà où on l’emmène. Son frère, lui aussi, a terminé sa mission. C'est la fin de la représentation, Thomas et Julien peuvent partir la tête haute : d'autres viendront les remplacer.

 

Les acteurs se renouvellent sans cesse, mais la pièce attire toujours aussi peu de badauds. Elle se termine sans applaudissements.

 

Ici, à Notre-Dame-des-Landes, les drames se jouent en silence.

un canard blanc sur un lac... c'est un signe

Une heureuse nouvelle

Chers amis, chère famille, voilà. Je ne savais pas comment vous l’annoncer, donc je profite de ce blog pour le faire. Cela fait plusieurs mois que nous nous y préparons, et nous avons décidé de garder le secret, mais désormais c’est officiel : nous attendons un petit garçon.

Je sais que j’ai souvent dit que je ne voulais pas faire d’enfant, et vous qui en avez, vous me répondiez en souriant « tu verras d’ici quelques années ». Vous aviez tellement raison. On ne peut pas lutter contre ça. Alala, nous sommes tellement contents. Je vous avoue qu’on hésite pour le prénom : ce sera Léo, Théo, Timeo, Marin ou Marcel. J’ai proposé à ma femme de combiner tout ça en « Marsouin » mais ça ne lui a pas trop plu.

Je le sais déjà, parce que vous m’avez prévenu, que le jour de la naissance sera l’un des plus beaux moments de ma vie. Je me sens déjà différent, j’envisage les nouvelles responsabilités, et je vous rejoins quand vous disiez : « on n’est jamais totalement un adulte tant qu’on n’est pas devenu parent ». Je ne vous raconte pas le choc quand ma femme m’a appris qu’elle était enceinte : ce fut radical. Je me suis rendu compte à quel point j’étais égoïste avant. Je ne pensais qu’à moi, alors que maintenant, c’est sûr, j’aurai à m’occuper d’un petit être qui me ressemblera un peu. Qui sera mon sang et mes gènes. Impossible de rester égoïste n’est-ce-pas ?

Mon fils, avant de t’avoir, ta mère et moi nous sommes posés des tas de questions. Est-ce le bon moment ? Arriverons-nous à t’éduquer selon des valeurs humanistes ? Serons-nous de bons parents ? Seras-tu utile à la société ? Dans quel monde vas-tu grandir ? Le rendras-tu meilleur ? Est-ce bien sérieux quand nous sommes 7 milliards ?

Je sais que vous, mes amis, vous vous êtes tous posés les mêmes questions. Mais bon, au bout d’un moment, le désir est plus grand. Et puis, on n'a qu’une seule vie, on ne va pas non plus la passer à se questionner sur tel ou tel impact de chacun de nos actes. Avoir des enfants, c’est la nature ! On ne peut pas aller contre ça.

Mon fils, je ne me fais pas de souci pour toi. Je sais que nous avons les moyens matériels et intellectuels pour t’accueillir. Maman et moi avons fait de bonnes études, nous avons des situations confortables, une belle maison et des boulots qui nous plaisent (même s’ils nous éloignent souvent de la maison). Contrairement aux gamins de la ville d’à côté, tu ne manqueras de rien. Tu auras un parcours scolaire brillant, qui te permettra de choisir les études et le travail de tes rêves. Nous serons à tes côtés pour t’aider, et si tu éprouves des difficultés, nous te payerons du soutien scolaire chez Acadomia.

un canard blanc sur un lac... c'est un signe

Mon fils, dans 15 ans, nous serons 8,5 milliards d’êtres humains sur Terre. 8,5 milliards de producteurs de méthane, de producteurs de plutonium, de producteurs de dioxyde de carbone, de producteurs de plastique. En 2030, nous vivrons donc avec moins d’eau potable, moins de forêts, moins de poissons, moins de terres cultivables. Moins d’espace en somme. Je le savais bien avant ta naissance.

Que pouvais-je y faire ?

Tu sais bien que ce n’est pas un enfant de moins né en France qui aurait changé la donne. C’est en Afrique, en Inde ou en Chine qu’ils sont trop. Nous, nous avons assez pour nourrir tout le monde. Comment aurais-je pu faire ? Refuser de te voir naître ? Enfin, tu racontes n’importe quoi : c’est égoïste de ne pas faire d’enfant. Et puis toi d’abord, tu n’aurais pas connu la vie. Tu m’en aurais voulu de ne pas être né.

« Comment aurais-je pu t’en vouloir puisque je ne serais pas né ? »

Euh. Alors là, Marsouin, je trouve que tu dépasses les bornes. Je suis ton père quand même. Tu me dois la vie.

« La vie ? Une vie à me demander ce que je fous là ? Une vie à craindre pour des privilèges que je n’ai mérités que par le seul hasard de mon lieu de naissance ? Une vie à m’apitoyer sur mon impuissance à bousculer les lignes ? Une vie à tromper l’ennui par l’alcool, la bouffe, le tabac et les jeux vidéo ; parce que l’abondance, le confort et la télé m’ont ôté tout désir de révolution, d’évolution, de volution ? Une vie à te voir vieillir, ton regard pas très confiant dans l’avenir, mais dans le fond bien satisfait d’avoir lâché trois gouttes de sperme pour assurer la survivance de la moitié de ton génome ? Tu as rajouté une vie de plus à l’espèce humaine : bravo Papa ! C’est cool ! Regarde, toute l'humanité t'applaudit, c'est vrai qu'on manquait de bras. Eh bien, si c’est ce que tu souhaites, merci pour cette vie. »

Fils, tu me fais beaucoup de peine. Ton cynisme n’aide en rien. Est-ce que l’on fait des enfants pour qu’ils vous accusent de n’avoir rien changé ? Pour qu’ils vous accusent de l’état du monde ? Moi, je voulais un enfant. Je l’ai fait pour moi. Tu seras la trace de mon passage sur Terre. Tu porteras mon héritage et mes valeurs. Quel est le rapport entre l'évolution de l'espèce humaine et mon propre désir ? J'en ai rien a carrer des autres ! J’ai fait un enfant parce que je le pouvais, et je voulais prouver que je le pouvais. Est-ce un crime pour autant ?

« Il fallait y penser avant. On ne fait pas des enfants comme on achète une télé. Comme ça, sur un coup de tête, en se disant qu’au pire, on pourra l’échanger contre une plus grosse.
Je vis, merde, je respire, je parle, je pense, et je vais mourir un jour. Et tout cela, c’est aussi à cause de toi. T’est-il arrivé d’y penser ?
Et puis tant qu'on y est, t'est-il arrivé de penser à ces enfants qui naissent sans parent ? Tu t'es jamais dit, toi qui voulais tant un gosse :"je pourrais peut-être adopter" ? Ah bah non, tu voulais à tout prix que tes gosses soient vraiment "les tiens" hein, c'est ça ?
Mais, cher Papa, t’est-il arrivé de "penser" tout court ?
»

Oui mon fils. J’y ai pensé un jour. J'ai pensé. 
Puis j’ai pensé à moi. Et dès lors, je n’ai pensé qu’à moi.

hachis parmentier végétarien - Rye (UK)

J'aime la viande

J’aime la viande.

J’aime le fumé du rôti de bœuf, le gras du saucisson pur porc, la sensation de la peau du poulet qui craque sous les dents, la rosette au poivre et la viande des grisons. J’aime mordre dans un énorme hamburger, en arracher goulument un morceau, le mastiquer, sentir la sauce couler le long de mon menton, se mélanger à la saveur de la mayonnaise et des oignons.

J’aime le cheval. C’est un plaisir coupable pour certains, j’en suis conscient, mais je n’y peux rien. Tout cela est peut-être dû à l’enfance, en tout cas, j’aime le cheval. Le steak tout simple, avec un morceau de beurre d’ail juste fondant sur le dessus.

J’aime le poisson. Cru ou cuit. Je raffole des sushis. Rien ne vaut un sushi de thon rouge. Juste une lamelle, délicatement prélevée dans la chair la plus tendre. Un soupçon de wasabi, du riz légèrement collant, et vous atteignez la cime du raffinement.

J’aime les huitres. La demi-douzaine fraîchement récoltée dans une bourriche, dégustée sur le port à 11h du matin, un verre de blanc sec dans une main et des citrons dans un sachet plastique.

Je suis un viandard. On ne pourra pas m’enlever ça : j’aime la viande. Pourtant, depuis maintenant 11 ans, je suis végétarien. Depuis maintenant 11 ans, (je me souviens, c’était en avril 2005), j’ai sciemment évité de manger de la viande, du poisson, des crustacés.

Je ne vous expliquerais pas ici les raisons qui m’ont poussé à faire ce choix, et si vous-même n’êtes pas végétarien, je ne tenterais même pas de vous persuader que vous faîtes erreur. Mieux, je ne chercherais même pas à vous insulter. C’est votre position, et ça vous regarde.

Pourquoi m’exprimer alors, et pourquoi maintenant ?

hachis parmentier végétarien - Rye (UK)

Ces derniers temps, le végétarisme est un sujet très présent dans les médias. La diffusion de vidéos d’abattoirs soulève des questions et des réactions sur la souffrance animale, sur la viande, et bien entendu sur le végétarisme. J’ai lu toute sorte d’avis, toute sorte d’articles, et bien entendu toute sorte de statut facebook sur le sujet. Des pro-végétarisme comme des pro-viande : cela allait de la propagande pure à l’insulte à peine voilée. Tout cela ne me dérange pas, je suis assez mal placé pour vous reprochez d’utiliser votre mur comme outil de publicité.

Laissons la passion et le débat de côté : si vous avez une approche sociologique des choses, je souhaite ici vous faire partager le quotidien d’un végétarien en France. Un parmi d’autres. 

Premièrement, les motivations à devenir végétarien peuvent être multiples. Je ne suis pas particulièrement révolté par la souffrance des animaux (antispécisme). Je ne dirais jamais que l’homme a été programmé pour être herbivore (anthropologie). Je ne pense pas non plus que je vivrais forcément plus longtemps qu’un type qui bouffe de la viande à tous les repas (santé). Je ne suis pas devenu allergique à la viande (diététique). Je n’ai subi aucun traumatisme. Mes motivations sont ailleurs (ça pourra faire l’objet d’un autre article, mais ce n’est pas le sujet ici).

Deuxièmement, le végétarisme, ce n’est pas une communauté. Je ne me réunis pas avec d’autres végétariens pour organiser des grands messes autour de la courgette, je ne cherche pas à nouer contact avec des végétariens, je ne vais pas dans des lieux uniquement fréquentés par des végétariens. Il n’existe pas (pour l’instant), de lobby végétarien capable de faire pression financièrement ou politiquement sur la promulgation de futures lois. Parmi mes amis et connaissances qui se déclarent végétariens, 90% sont des femmes, et les autres s’appellent tous Benjamin (véridique). Entre nous, nous n’échangeons pas sur le sujet et nous ne débattons pas sur nos motivations. Nous ne mangeons même pas les mêmes choses, et je crois que nous ne sommes même pas d’accord. A titre d’exemple, j’ai beaucoup de mal à m’entendre avec les stricts végétaliens (les personnes qui ne mangent aucun produit issu de l’animal : viande mais aussi œuf, lait et miel).

Troisièmement, quand on remarque que je suis végétarien, certains me disent : « Moi je ne pourrais pas être comme toi. J’aime trop les plaisirs de la vie. Je suis un épicurien ».  Alors… une bonne fois pour toute… Epicure était végétarien ! Et pas vraiment porté sur l’alcool, les putes et la ripaille. Laissons-le donc reposer tranquille dans son jardin. Si pour vous, l’important dans la vie c’est se baffrer, baiser et picoler, dîtes que vous êtes hédonistes. Ça vous rapprochera un peu plus de la réalité, et vous ne courrez pas le risque de citer un auteur que vous ne connaissez pas. Moi aussi j’aime les « plaisirs de la vie ». On peut tout à fait être végétarien et manger gras, sucré, salé. Je ne suis pas frustré par mon choix, et je ne le regrette jamais. La viande ne me manque plus.

Quatrièmement, je dois avouer qu’être végétarien dans un pays comme la France, ce n’est pas ce qu’il y a de plus évident. Déjà, au niveau du vocabulaire : pour beaucoup de restaurateurs, être « végétarien », c’est synonyme de « ne pas manger de viande rouge ». Quand je dis « je ne mange pas de poisson », on me répond « ah, c’est pas végétarien, c’est végétalien dans ce cas ! » … Comment dire… Y a un truc génial quand on hésite sur une définition : c’est le dico. Parfois, on me propose du crabe ou du poulet.

La société française est terriblement en retard sur la prise en compte des régimes alimentaires spéciaux. A contrario, faîtes un tour de l’autre côté de la Manche : tous les produits sont étiquetés « veggie », « vegan », ou « gluten free » (et aucun doute sur les définitions). Vous ne prenez pas trois heures à faire vos courses. Chaque pauvre Pub dans le trou le plus reculé d’Angleterre ou d’Irlande vous propose une alternative végé (exemple sur la photo, hé oui, c’est végétarien). Pour raisons professionnelles, je mange au restaurant entre 5 et 10 fois par semaine : bien souvent, la carte se résume à « la salade de chèvre chaud ». La même partout, avec ses pov’ morceaux de buches Soignon bien dégueulasses. Honnêtement, la majorité des brasseries n’ont aucune originalité.

La France compte moins de 3% de végétariens ou pseudo-végétariens déclarés (contre plus de 10% en Italie, et entre 5 et 10% en Allemagne ou au Royaume Uni). Cependant, ces dernières années, de plus en plus de personnes expriment la nécessité de trouver des produits végétariens. Une preuve simple : l’offre en grande surface augmente, notamment avec les gammes Carrefour, ou M&S Food. Les groupes alimentaires commencent à comprendre qu’il y a un filon, et qu’ils peuvent se faire de la maille pour pas cher. Et oui, plus il y a de consommateurs potentiels, plus il y a de biens à consommer.

En somme, plus il y aura de végétariens, et plus il sera facile de le devenir. C’est plutôt encourageant. Même si vous préférez les steaks.

En route pour le Familistère

La Cité Idéale

Le mois dernier, j’ai enfin pu réaliser un rêve qui me tenait franchement à cœur depuis plusieurs années. Au détour d’une escapade en Picardie, j’ai visité le familistère de Guise. Je sais, certains rêves font plus envie que d’autres... mais moi j'étais vraiment content. Attendez de lire la suite.

A Guise (ici, on prononce « gu-ise » comme dans « huit » ou « cuite »), à Guise donc, l’entrepreneur Jean-Baptiste André Godin (1817-1888) a rendu concret le fantasme de nombreux philosophes humanistes : la cité idéale. Une utopie réalisée.

Le nom de Godin vous dit quelque chose ? Les cheminées ? Oui, vous êtes sur la bonne voie.

Le familistère, également appelé Palais Social par son créateur, n’est pas un bâtiment. C’est un quartier entier. Un quartier de briques rouges sorti de terre au beau milieu du XIXe siècle : un ensemble destiné à accueillir les ouvriers des fonderies Godin et leurs familles. Le site de Guise est organisé en deux grands pôles répartis de chaque côté de l’Oise, la rivière qui traverse la ville.

D’un côté, on retrouve l’usine : c’est le cœur du complexe industriel Godin. Les fonderies, qui utilisent les eaux de la rivière et le fer des régions voisines, fabriquent en série des poêles à bois haut de gamme en fonte. Bien entendu, l’usine fut le premier pôle finalisé du grand projet imaginé par Godin.

Grâce aux revenus de son usine, Godin fit d’abord réaliser un premier bâtiment d’habitation, plutôt modeste par la taille, juste à côté de la fonderie. Puis, l’entreprise devenant florissante, il entreprit de bâtir le second pôle de son projet : le familistère à proprement parler. De l’autre côté de la rivière, Godin fit construire un pôle de vie, immense espace qui comportait trois bâtiments à usage d’habitations, une école, un marché à prix coutant (à peine croyable !), une laverie, un théâtre, une buanderie, des douches et une piscine, des champs et des jardins.

Godin avait dessiné lui-même les plans du Familistère. Progressiste sous bien des angles, il n’avait rien laissé au hasard. Inspiré par les écrits de Charles Fourier, et issu lui-même d’un milieu modeste (son père était artisan-serrurier), Godin voulait que  les unités d’habitations favorisent les rencontres et la mixité sociale. Elles se constituent (oui, cette phrase est au présent, parce que oh joie, tous les bâtiments existent encore), de quatre niveaux d’appartements qui donnent tous sur une cour intérieure. Cette cour, d’une centaine de mètre de long sur trente de large, est couverte par une toiture de verre.

En route pour le Familistère

Selon la philosophie sociale de Godin, chaque familistérien devait avoir accès aux ressources naturelles, et leur répartition devait être égale. Ainsi, au bout de chaque couloir d’habitation, se trouvait des lavabos communs, où l’on pouvait laver sa vaisselle et faire sa toilette. Par un astucieux système de machine à vapeur, l’eau courante était distribuée à chaque étage. Oui, il n’y avait d’accès à l’eau dans les logements, mais pensez-y, nous sommes en 1860 ! (Si on compare à la campagne de 1950, mes grands-parents avaient encore leurs toilettes au fond du jardin, et pour ce qui de l’eau courante,…).

Chaque appartement était traversant. Pourvu de deux grandes pièces de 11m2, et d’un cagibi, ils pouvaient accueillir une famille de cinq personnes. Là encore, 24m2 pour 5 personnes, à l’époque c’était énorme : on ne possédait pas beaucoup de meuble (une table pour manger, une armoire, un seul lit et des paillasses pour les enfants, et encore…).

Comme il n’y avait pas d’ascenseur, les appartements du troisième étage étaient réservés aux jeunes couples, ceux du milieu aux familles, et ceux du rez-de-chaussée aux vieillards. Au fil de votre vie au familistère, vous déménagiez pour vous rapprocher peu à peu du sol… et de la fin : la rotation permettait de changer de voisins, et de ne pas s’attacher au matériel. J’ai oublié de le préciser : les salariés de l’usine devaient verser un loyer pour habiter ces appartements. Loyer qui retournait dans les caisses du familistère, et était réinvestit dans les équipements. Pour un ouvrier, il n’y avait bien sûr aucune obligation d’habiter au familistère.

Mais les appartements du bas me direz-vous, ils devaient être sacrément moins lumineux, non ? Et bien non ! Godin avait conçu la taille des fenêtres de telle manière que chaque familistérien reçoive la même quantité de lumière par jour : plus vous montez dans les étages, plus les fenêtres sont petites.

Je ne détaillerais pas plus les équipements du Palais Social. Sachez juste que la buanderie et la piscine couverte étaient gratos, et vu qu’on utilisait le circuit de refroidissement de l’usine, l’eau était chaude.

Quand on visite le familistère, on est frappé par la cohérence, la taille et l’avant-gardisme de l’œuvre de Godin. Dans l’organisation et la gestion, tout devait permettre à l’ouvrier se s’élever socialement, sur le plan culturel comme financier. Godin abhorrait le capitalisme et le clergé (ce qui lui valait bien des critiques, même au sein des ouvriers). Pour lui, puisque c’est l’ouvrier qui produit les richesses, c’est à lui d’en retirer le fruit. Peu à peu, il avait permis aux familistériens de devenir co-gérants de l’usine (et du familistère), si bien qu’à sa mort, il n’était plus propriétaire de la société qu’il avait fondée : le familistère était autogéré sous forme de coopérative.

Que s’est-il passé suite à la mort de Godin, et qu’est devenu le familistère ? Je vous laisse le découvrir par vous-même. Peut-être, suite à votre visite, repartirons-nous avec les mêmes espoirs et les mêmes questionnements :

La cité idéale n’est-elle qu’un rêve de philosophe ? Une métaphore à visée pédagogique ? 
Est-il encore possible d’imaginer une société qui réussit pour le bonheur social de tous, plutôt qu’une société qui réussit pour le bonheur des uns par rapport aux autres ? Sommes-nous prêts à l’accepter, et au prix de quelles concessions individuelles ? Sommes-nous tant suspendus à nos honteux privilèges ?

Dans les couloirs du familistère, on s’aperçoit que l’expérience est encore possible. L’utopie existe. Elle peut fonctionner. Je l’ai vu.

La Partie et le Tout

La Partie et le Tout

Der Teil und das Ganze. 
La Partie et le Tout, c'est le titre qu' a choisi le prix nobel de physique Werner Heisenberg pour son autobiographie (oui, ce même Heisenberg dont on parle dans Breaking Bad). 
Heisenberg est l'un des principaux artisans de ce que l'on appelle la mécanique quantique, notre théorie la plus efficace pour décrire les phénomènes physiques se produisant à l'échelle de l'atome.

Dans ce livre magnifique, Werner mélange philosophie, physique, histoire mondiale (il dirigea le programme nucléaire allemand durant la guerre), et histoires personnelles. Chaque anecdote semble illustrer ce principe que rappelle le titre : un groupe n'est pas la somme de ses individus. Connaître les propriétés de chaque élément d'un ensemble ne permet pas d'en déduire avec certitude les comportements de l'ensemble. D'un côté, il y a donc les Parties, et de l'autre, il y a le Tout. Le groupe est une entité nouvelle, une entité dont les comportements ne peuvent pas être déduits du comportement individuel de ses éléments.

Entre le mouvement d'un seul et le mouvement du groupe, ce n'est pas une simple relation de cause à effet. Par exemple, connaître la trajectoire et la position de chaque particule d'un gaz, c'est bien, mais ça ne me donne aucune information utile sur le gaz : quel est son volume ? Quelle est sa température ? Impossible de passer aussi facilement du simple à l'ensemble.

Merveilleuse ! Merveilleuse cette métaphore de la Partie et du Tout, lorsqu'appliquée à la sociologie, elle évite les raccourcis et les conclusions caricaturales.
Il est d'ailleurs amusant de voir à quel point, pour toi, pour moi, pour nous, ce principe est profondément ancré dans la justification de nos actions (et de nos inactions) individuelles.

Qui souhaite que le monde change ? Chacun d'entre nous.
Qui souhaite changer ? Personne.

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La traversée - à droite, l'île du Moulin

J'habite sur une île

J’habite sur une île.
Pas une île déserte, pas une presqu’île, pas une île imaginaire. Non. Juste une île, toute simple, plantée au milieu de la Marne, séparée de la « civilisation » par une bande d’eau de 25 mètres.
Il n’y a pas de pont pour y venir. Tout se fait en barque, en barge, en canoë, en kayak… ou à la nage quand t’as paumé tes clés.
Tout ce qu’on trouve sur l’île a du traverser un jour : les livres, la bouffe, les vêtements, les meubles, les briques, les poutres, le béton. Même les chevaux et les pianos, il a fallu qu’ils traversent. Il a fallu les « passer » comme disent les insulaires.
C’est un crève-cœur, car l’on sait que tôt ou tard, tout devra repasser dans l’autre sens : les objets, comme les vivants, comme les morts. Bon, et parfois les poubelles aussi…

Quitter l’île, c’est défier le fleuve. Affronter le lent épanchement de cette masse d’eau qui vous fait comprendre à quel point, sur ce bout de terre émergée, le temps s’écoule différemment. Loin de l’agitation et de la folie qui dominent l’autre rive, on se pense en sécurité grâce au fleuve, cet ultime rempart contre la barbarie. S’enfermer dans cette croyance est une erreur : nous sommes dépendants du continent pour tout. Eau potable, gaz de ville, livreur de pizza : il n’y a rien de tout cela sur l’île. Nous sommes incapables d’autarcie. On nous imagine vivant en ermites, seuls et bienheureux de l’être, mais c’est faux : être insulaire, c’est être ouvert au monde, par nécessité, pour éviter qu’il ne vous oublie.

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Le Messie (2007)

Le corps poisseux, perclus de courbatures, les yeux gonflés, le mal de crâne. Mais je suis toujours là. Je n'ai pas dormi depuis 36h, je ne bouffe que de la pizza. Merci à toi, ultime progrès, qui m'a appris l'ascèse. Je suis sale, je suis nu, je pue, je vis dans un tonneau que mes parents s'obstinent à appeler chambre; je suis plus cynique que Diogène.P1030658

Toi aussi, tu me permets de me branler sur la place publique.

Toi aussi tu me donnes plus d'amis et de faux frères que je n'en trouverais jamais sur l'agora. Tu m'ouvres toute une vie que je ne m'étais jamais soupçonné d'atteindre. Grâce à toi je suis dieu, grâce à toi je suis le maître. Je suis beau , je suis caché , je suis à l'abri de tous mais je surveille tout le monde. Je connais tout, je vois tout.

Tu m'as ouvert les portes de la nuit. Tout un ensemble spatio-temporel qui se distord continuellement. Et pourtant tu aspires plus de temps que tu ne m'en fournit. Mais je t'en remercie. Il a fallu une trentaine de siècles pour que nous puissions atteindre notre idéal: tout avoir à la portée de l'index. Il a fallu des prophètes , il a fallu des guerres , il a fallu des religions, il a fallu des livres sacrés, il a fallu du silicium et de la fibre optique et maintenant il y a toi. Tu es tout, et tout est en toi. Je t'aime .

Internet.

Grâce à toi, je ne dors pas.

 

 

Adieu Jeunesse

Aujourd’hui je fête mes 23 ans.
Je viens d’entrer dans la vie active et j’ai le meilleur job du monde : je suis formateur pour les commerciaux d’un grand laboratoire pharmaceutique. J’apprends à des types à faire un métier que je n’ai jamais exercé moi-même. C’est un peu pédant dit comme ça, et ça semble difficilement crédible. Je me considère encore un peu comme un escroc, mais après trois années de pharma et un master en alternance dans une école de commerce lambda, et bien vous savez quoi ? Ça n’apparaissait pas si absurde.adieu jeunesse
Pour les formations que je dispense, je me déplace à travers toute la France. La boîte m’autorise 93€ par nuit pour me loger, et 29€ par repas pour bouffer. À l’aise. Pour ce court séjour dans la ville de Toulouse, j’ai réservé un hôtel trois étoiles. 80€ la nuit. De mémoire, je n’ai jamais eu l’occasion de dormir dans une chambre aussi luxueuse. L’hôtel de batard ! Je me sens un peu honteux de dépenser autant pour dormir, ayant plutôt l’habitude de passer mes vacances en auberge de jeunesse. C’est la première fois que je visite Toulouse, et je profite de mon jour off avant la formation pour faire le tour de la ville. La basilique Saint Sernin est le plus grand édifice roman d’Europe. Impressionnant. La place du Capitole m’apparait plus petite en vrai qu’à la télé, lors des manifestations. Je découvre un jardin japonais, deux canaux de navigation, des rues pavées et des maisons de briques pâles qui donnent à Toulouse son surnom : la ville rose. Je me perds en terre inconnue, totalement déraciné de mon Paris natal, et content de voyager seul. Je découvre de nouveaux horizons, de nouvelles coutumes, de nouvelles personnes. J’apprends énormément.

Aujourd’hui j’ai 33 ans.
Putain, dix ans que je fais ce métier. Je suis de retour à Toulouse. Ça faisait longtemps que je n’y avais pas mis les pieds. J’ai réussi à négocier un hôtel quatre étoiles dans le tarif. Ça devient franchement difficile de trouver quelque chose de correct. Rapide coup d’œil dans la chambre en arrivant. Bouilloire avec doses de café et petits chocolats, OK. Rain shower, OK. Quoi, les chiottes sont dans la salle de bain ? Un mauvais point… Ah, ils ont laissé un petit sachet de bonbons pour me souhaiter la bienvenue, et un carnet avec un stylo est à disposition. J’en ai pas besoin, mais ça fait partie des choses qu’on est en droit d’attendre pour ce prix là, non ?
Toulouse, c’est toujours une belle ville. Je suis passé devant la basilique Saint Sernin, plus grand édifice roman d’Europe, et je l’ai regardée avec une pointe d’amusement. Mon job a vraiment beaucoup d’avantages. Des inconvénients aussi. Je ne suis pas encore marié, et j’avoue que ce serait difficile dans ma situation d’avoir une vie de famille : je ne suis à Paris que le weekend. Littéralement, je vis sur les routes.

43 ans aujourd’hui.
J’ai du rallonger de ma poche pour réserver un cinq étoiles. Si c’est pas malheureux : la moquette est vieillotte et la piscine à peine chaude. Toulouse, une nouvelle fois. Suis passé devant la basilique-saint-sernin-plus-grand-édifice-roman-d’Europe. Ça m’en a touché une sans remuer l’autre. Je n’ai pas de famille, je suis un peu gros à force de bouffer au resto, mais bon, on ne sait jamais, j’ai encore un peu de temps devant moi. Autant en profiter : un taf’ comme le mien, c’est pas donné à tout le monde.

53 balais.
Toulouse, encore. Impossible de se loger décemment. Passé devant Basilique Saint Sernin. Ça vieillit mal. Pas de famille. Obèse. Plus d’illusion. Ennui.

63.
Toulouse. Ville de merde.

Ce jour là

Quand je suis rentré à la maison ce jour là, je n'étais pas vraiment pressé. J'avais passé la journée sur les fils d'actualités, incapable de bosser, retournant sans cesse le problème dans ma tête, changeant d'avis sur la question toutes les trente secondes.P1030443

Je suis arrivé au bord du fleuve sans m'en rendre compte, accaparé par cette pensée fixe. Ce soir, l'air sonnait creux, sourd, et la Marne était pleine de sang. Je ne savais pas comment j'allais pouvoir leur en parler. Au fond de moi, j'espérais secrètement qu'ils n'étaient pas encore au courant. Quelle stupide idée. Bien sûr qu'ils étaient au courant. Comment n'auraient-ils pas pu l'être ?

J'ai traversé en quelques coups de rame (parce que oui, je prends le bateau pour rentrer chez moi), sans trop savoir si cela valait encore le coup. Il faisait sacrément noir, et je distinguais au loin la rassurante lumière de la cuisine qui m'appelait. La maison. Au travers de la fenêtre, j'aperçus Lisa et Jacques qui s'affairaient à la préparation du repas. À cet instant là, j'ai compris, et ma gorge s'est serrée. Comment avais-je pu douter ? Bien sûr qu'ils savaient.

Je dépose ma rame à l'entrée, j'appuie sur la poignée de porte et j'entre. Silence. Jacques et Lisa, toujours occupés, lèvent la tête vers moi. Je leur fais la bise, sans même oser demander s'ils vont bien. Personne ne dit mot. Ils savent, putain, ils savent. Enfin, je tente un vague : "Vous êtes au courant pour ... ?"
"Bien sûr que nous sommes au courant répondit Lisa. On l'a su tout de suite. Bien sûr que nous sommes directement touchés, qu'est-ce que tu crois ? "
Je n'ai pas su quoi répondre. Que voulez-vous que je réponde à ça ?

Lisa reprit : "Thibaut arrive dans 5mn (Thibaut, c'est mon coloc'). Il venait d'arriver à Strasbourg, mais avec ce qu'il s'est passé, il a été rappelé. Il faut que l'on mange tous ensemble. Il faut qu'il prenne des forces."
Jacques a sorti deux bonnes bouteilles de vin, parce qu'il fallait prendre l'apéro, spécialement ce jour là, parce qu'il fallait continuer à boire. Lisa a dit qu'il allait falloir se battre, qu'on ne pouvait pas se laisser faire, qu'il allait falloir assumer nos idées. Jacques a dit qu'il fallait qu'on se serre les coudes. Moi je n'ai rien dit. J'avais trop honte. Honte de ce que j'étais, honte de ce que je pensais, honte de ce que je ne pensais pas, honte de ce que je n'avais pas fait, honte de ce que je n'avais pas dit. Je les admirais de pouvoir relever la tête aussi vite, d'y croire encore.
Quand à 21h, Thibaut est enfin parti affronter la nuit, nous avons eu peur pour lui. Un peu plus tard dans la soirée, j'ai eu Babet au téléphone. Elle pleurait. Je me suis couché complètement ivre, sans pour autant réussir à m'endormir.

Je ne sais pas si jour là a changé quelque chose. Je ne sais pas si ce jour là a marqué le début d'une nouvelle ère, ou la fin d'une autre. Peut-être que ce jour là n'a eu aucune importance. Peut-être qu'on en a fait des caisses alors qu'on y connaissait rien et qu'on avait rien compris. Peut-être qu'un mois après, on en parlerait plus que du bout des lèvres. Peut-être que ce jour là serait oublié comme on en a oublié tant d'autres.
Tout ce que je sais, c'est que ce jour là, Lisa et Jacques nous avaient invités à dîner parce que nous avions besoin d'être ensemble. Juste besoin d'être ensemble.

Ce jour là, des hommes et des femmes étaient morts à charlie hebdo.

Nuit (2005)

Elle prend possession de mes rêves. Alors que la barque du dieu soleil s'enfonce vers une mort temporaire, le monde qu'il baignait de sa tendre chaleur se vide des étres qui l'étouffent. Ils ont pris l'habitude de dormir. Un autre monde s'éveille alors qu'apparaissent déja les premieres étoiles. Elles seront les guides des voyageurs d'un autre temps.

Alors que la soleil se meurt, inondant une derniére fois les plaines et collines de reflets chatoyants ; se lève la lune que les anciens appellent phoebe. Les nocturnes hantent le coeur des hommes de leurs hululements. Ils les poussent à enfermer ces enfants dans la téte desquels naissent des monstres et les dantomes que les contes associent à l'obscurité.

Je ne sais pas pourquoi, je me sens mieux la nuit, à l'abri des regards inquisiteurs. Personne dans les rues, le monde à soi. Aucune voiture, ou peu, aucun bruit. La nuit mon travail est plus prolifique. Bizarrement, la faible lueur d'une lampe, le scintillement de quelques étoiles épargnées par la pollution lumineuse urbaine, motivent mon imagination. Pourquoi dormir, quand on pourrait mieux vivre la nuit.

Le froid et l'obscurité décuplent ma volonté. Quelle joie de courir inlassablement à travers champs, à bout de souffle, de rendre en un cri un dernier salut au soleil mourant. Le coeur gonflé d'air pur, l'esprit vagabond dans ce monde méconnaissable, métamorphosé, là où la limite entre le monde des vivants et celui des morts se réduit à un firmament. Là où les esprits des témoins d'un autre temps envahissent les notres, leur insufflant un peu de leur vie passé. Là où le voile ténu qui sépare deux mondes disparait.

J'ai toujours révé d'être voyageur

J’ai toujours rêvé d’être voyageur, mais je ne suis qu’un simple touriste. P1020251

Je dis que j’aime partir à la découverte du monde, à la rencontre de l’humain, de l’autre, mais dès qu’un autochtone fait mine d’engager la conversation, je fuis. Au fond, je n’aime rien de plus que rester seul avec moi-même, au contact de sentiers maintes et maintes fois battus.

J’ai toujours rêvé d’être voyageur, mais je ne suis qu’un simple touriste.

J’ai visité Bombay, Dubaï, Mumbaï et puis Lima. J’ai descendu le Yank Tsé, l’Amazone, le Nil et la Volga. Je n’en suis pas rentré plus sage, non, je n’y ai rien appris : la seule chose que j’ai partagée, c’est des photos sur mon appli.

J’ai toujours rêvé d’être voyageur, mais je ne suis qu’un simple touriste.

Je ne suis pas explorateur : je refais le routard page à page pour savoir s’il dit vrai. Finalement, je me retrouve dans les mêmes hotels et les mêmes restos que les autres français, ce même guide (ou un autre) ouvert sur leur table. Ils ont emmené tous leurs chiards pour leur faire découvrir le monde : regarde comme c'est drôle ! Ici on bouffe avec les doigts ! Regarde ici, ils sourient tout le temps, ils disent tout le temps merci ; comme ils ont l'air bête ! Voilà, en deux repas et trois clichés, ils vous résument l'Inde ou la Chine. Les couleurs, les odeurs, et tous ces stéréotypes. La pauvreté des sentiments, la pauvreté de l'expérience, qui, lorqu'ils vous racontent leur Odyssée, vous enferme dans une suite pathétique de lieux communs. Une fugace impression. L'impression d'avoir été, juste une seconde ou deux, l'égal de Marco Polo. Je suis comme eux.

J'ai toujours rêvé d'être voyageur, mais je ne suis qu'un simple touriste.

Le but n'est plus d'avancer, de cheminer, de trébucher jusqu'à une éventuelle ou inatteignable destination. Non, le but maintenant c'est d'y être. Le but n'est plus de remplir une vie. Non, le but est de remplir une liste des choses à avoir vues, des choses à avoir fait. Etre arrivé, ne plus être en mouvement. Je me mens, car le voyage n'existe plus. Avant, le voyage était une durée, une ligne gravée dans le temps. Maintenant c'est un point : il est figé. Etre en voyage, c'était être en état d'inertie, prêts à ce que la prochaine rencontre transforme notre trajectoire, nous transforme nous. Maintenant, être en voyage, c'est être immobile, être un bloc de marbre. C'est être mort, spirituellement mort.

J'ai toujours rêvé d'être voyageur, mais je ne suis qu'un simple touriste.

Je travaille 46 semaines par an pour aller prendre des photos à l'autre bout du monde les 8 semaines restantes. La muraille de Chine est carrément plus kiffante avec ma gueule dessus. J'ai tout vu, tout franchi, mais je reste inchangé. A quoi me sert alors de voyager ? C'est comme si j'avais tout lu, mais que je ne connaissais rien. Incapable de parler. A peine rentré, je prévois mon prochain "séjour", mes prochaines vacances. Justifier mes prochains RTT. Après tout, je me donne du mal pour les gagner.

J'ai toujours rêvé d'être voyageur, mais je ne resterai, à la fin, qu'un simple touriste.

Etudes éthyliques - Bande son : Les Vieux

- OH, le symbole chimique des alcools.

En chimie, l'alcool est une fonction.Biere
En sociologie, l'alcool peut avoir une fonction.
En chimie, l'alcool est un poison.
En psychologie, l'alcool peut être une addiction.
En chimie, l'alcool est une liaison.
En famille, l'alcool peut être une tare, une destruction.

On peut fabriquer de l'alcool avec tout ce qui comporte du carbone.
L'alcool de bois, c'est du méthanol ; ça défonce la gueule, mais surtout, ça rend aveugle.
L'alcool de céréales, l'alcool de fruits, de raisin a fortiori, c'est de l'éthanol. C'est celui là qu'on boit.
L'alcool de patate. Mfff. Comment dire ? C'est pour les pauvres, c'est pour le froid, c'est pour les Russes.

Du poison donc. Sciemment, méthodiquement, on s'inocule du poison en intraveineuse : les copains rigolent et applaudissent.
Les effets à long terme, on les connait. Peu ou pas assez. Personnellement, je m'en fous. Je me dis comme tout le monde que le cancer du foie tombera sur un autre. C'est les vrais buveurs qui méritent ça. Moi je suis jeune, c'est pas une ou deux bières chaque jour qui vont me tuer, et ceux qui veulent m'empêcher de boire sont des pisse-froid. Ceux qui ne boivent pas, ceux là aussi, c'est rien que des pisse-froid.

Les effets à court terme ? Ah ça oui, je les connais bien. Toi aussi. Aller jusqu’à perdre ma dignité ? Jusqu’à me perdre moi ? C’est ce que je recherche. L’alcool : ce fut notre première porte de liberté, notre première occasion de dire merde au monde, de croire qu’ailleurs, il y avait autre chose. Ça n’a pas suffi.
On est rentré minable, défait, dégoulinant, à vomir tout notre soûl dans une porcelaine Jacob Delafon, à se vomir soi. A se dire que c’était la dernière fois, et que merde, l’alcool, c’était pour les moins que rien, c’était pour les cons. On s’est détesté. Ça n’a pas suffi.

On a abandonné la Kro et découvert la bière blonde de luxe, puis la bière de garde. La bière belge, puis le whisky. Sans coca, puis sans glace. Pour faire comme Papa et Maman, le vin rouge est venu remplacer le rosé du Pays de l’Aude, le Bordeaux a remplacé le vin de Loire, parce que c’est plus cher, et le Bourgogne a remplacé le Bordeaux parce que, parait-il, c’est meilleur. On s’est lancé dans le terroir, dans le grand cru, dans l’inconnu, parce que justement ça faisait connaisseur et qu’on en avait marre de ces types qui achètent toujours la même bouteille de Roche Mazet. Ça vous rappelait trop vous, avant, quand vous étiez jeunes et que vous n’y connaissiez rien.

En soirée, vous vous êtes mis au rhum. Juste les mojitos, parce que les mélanges, paraît que ça donne la gueule de bois. Vous avez regardé The Big Lebowski et vous vous êtes découvert une passion pour le russe blanc, parce que y’a pas à dire, c’est rudement classe. Puis vous avez maté Un Singe en Hiver avec Gabin et Belmondo parce que les frères Coen, décidément, c’est trop mainstream, et vous vous êtes découvert « prince de la cuite ».

Au fond, toutes vos soirées se ressemblent. Juste un verre, comme ça, pour commencer. Pas nécessaire. Et puis tout le cubi y passe, parce que vous avez déjà essayé de faire la fête sans alcool et qu’honnêtement, c’était moins drôle.

Et puis le soir vous êtes seul. Vous êtes toujours jeune, et puis vous avez toujours cette bouteille d’Aberlour 15 ans d’âge que votre père vous a offert pour vos 25, parce que maintenant vous étiez adulte et que c’est le genre de cadeau qu’on offre à un adulte.

Puis maintenant vous êtes vieux. Votre père est mort, votre bouteille est vide, vous avez le cancer du foie et vous vous souvenez de vos cours de chimie.

- OH, le symbole chimique des alcools. Poison. 

Plus loin vers l'Ouest

Samedi dernier Lille. Lundi Paris. Ce soir Rennes. Demain Lille. Lundi prochain Bordeaux.

Les villes se suivent à ce point qu'elles finissent par toutes se ressembler. Je débarque dans cette cité de l'Ouest et je ne reconnais pas la gare. N'était-ce pas celle de Bordeaux ? Où est le tram ? Il n'y en a pas ici. C'est un métro. Deux lignes ? La A ? La B ? Non, juste une, la A. Y'a pas de B. C'est stupide. Pourquoi l'appeler A s'il n'y a pas de B ? On dit bien le "pape François" tout court, tant qu'il n'y a pas de deuxième.

Débarquer dans cette ville et y regarder les panneaux verts des grandes directions. St Malo, Vannes, Lorient, Brest. Un peu plus loin vers l'Ouest. J'aimerais être là-bas. Putain, ça n'a pas de sens : si j'étais là-bas, je me ferais chier comme ici. J'envierais déjà la prochaine ville, la prochaine étape, le prochain panneau vert.
Je réalise que ce n'est pas tant la destination qui me fait envie, mais le déplacement.

Le train traverse des bourgades anonymes au nom pourtant connu. Le Mans. Laval. J'ai envie de descendre ; et finalement, quand il arrive à bon port (bizarre pour un train), je sais déjà que le voyage est fini. Pourtant, plus la cible se rapproche, plus mon excitation grandit. Au moment où la sonnerie retentit et où le haut parleur déclame "Mesdames et messieurs dans quelques instants nous arriverons en gare de Rennes", j'atteins le climax.
Comme un chien de Pavloff, je salive au simple son du jingle SNCF ; et dès mon premier pas sur le sol de Rennes, je me rends compte que je n'y connais personne, que je n'y ai jamais connu personne, et que ceux que j'aurais pu y connaître ou que je connais ailleurs dans un autre temps, le présent, n'y habitent plus.

C'est comme si je visitais une carte postale de leur passé. Vous reviens alors ce sentiment affreux : la nostalgie des époques que vous n'avez pas vécues. Vous rencontrez quelqu'un, il vous raconte sa vie, et vous vous dîtes que vous auriez bien aimé le connaître avant. Impossible dans votre espace-temps, à moins d'avoir vécu à la même époque, au même endroit. Impossible donc.

Vous repassez par ces places, ces rues, et vous vous dîtes : "hey, tu te souviens quand ... ?" mais vous ne vous en souvenez pas, parce que vous ne pouvez pas vous en souvenir.
Vous, pendant ce temps, vous viviez votre propre vie. Certainement aussi intéressante, certainement aussi vivante. Certainement pas. Tout vous semble plus juste, plus simple, plus beau dans le passé des autres.

Vous, pendant ce temps, vous étiez à l'Ouest. Un peu plus loin vers l'Ouest.

J'peux avoir une facture ?

Bouffer seul. Encore, je ne suis pas tout seul chez moi devant une casserole de pâtes. Non, l'ironie, c'est commander un plat tout seul au restaurant.

"C'est pour manger ?"

"Oui. Pour une personne. Une personne seulement. Une personne seule". Et le type retire les couverts, la serviette et le verre devant vous pour bien faire comprendre aux autres clients que vous êtes bien seul comme un tout seul ; et que le resto, c'est un truc où l'on va au moins à deux.

Aller au resto seul avec son smartphone. Avoir tous ces "amis" à portée de main, et finalement préférer la compagnie du mec au bar qui vous tire des gueuzes sur sa pompe à bière.

Le smartphone. Cette extension au bout de votre bras, cette extension de votre être, pfff, cette extension de merde de rien du tout. Je suis seul. Voilà. Seul, le nez dans la mousse de ma Karmeliet.

Seul dans une ville que je ne connais pas, et où je ne connais personne. Enchanté. Bonjour, enchanté de ne pas vous connaître. Et vous ? Ah, vous habitez Paris ? Vous devez bien vous sentir seul aussi, là, plongé dans la masse grouillante des âmes qui vous insultent.

Ceci dit, c'est normal, là-bas, de ne connaître personne. Non ?
Sur six millions d'habitants, la chance de croiser un ami est bien faible. Non ?
Même entouré, vous êtes seul. Non ?

Alors que moi, bon, finalement,... avec ma bière et mon quart de rouge de mec tout seul...  Qu'est-ce que je fous là ? C'est ça votre question?

Le travail... Bah oui, bien sûr le travail. L'instrument de la solitude par excellence. Et puis pour tout vous avouer, je n'ai même pas de smartphone. Je vais peut-être prendre un petit digestif quand même.

Prisonnier

Prisonnier. Enfermé. Depuis trois ans, je suis bloqué ici. Je ne peux pas parler, je ne pas penser. Je ne peux même pas choisir comment je m'habille.
Qu'ai-je fait pour mériter mon sort ? Rien. Le pire dans tout cela, c'est que j'ai de l'espace. Je ne suis pas seul. La bouffe est bonne. Je suis libre de mes mouvements, libre de discuter avec la cinquantaine d'autres fous qui partagent ma captivité. Vous allez rire, je suis même payé pour être ici. En vérité, je suis même libre de partir.

Alors quoi ? De quoi se plaindre ? Qu'est-ce donc que cette prison qui n'en est pas une ?
J'ai choisi de devenir prisonnier. C'est le contrat. J'enferme mon existence dans cet open-space, j'enferme ma pensée dans cette société, j'enferme mon intelligence dans ce vide de sens, ce bullshit job, et en échange, ils me payent. Oui, sur le papier, je suis libre de partir, je suis libre de rompre le contrat ; mais est-ce totalement vrai ?

Libre ? Le comble de l'entrave, c'est d'être prisonnier de soi-même. 

L'iditenté nationale

Patriotisme : amour des siens - Nationalisme : haine des autresLes voyez-vous, ces gens qui portent leur territoire en bannière ?
Extrémistes, ils s'en défendent, mais jamais ils ne supportent que l'on remette en cause leur patrie.
Ils ne sont pas nationalistes. Pas forcément non.
Ils ne sont pas xénophobes. Pas forcément non.

C'est la race de ceux qui sont nés quelque-part.

"Ouesh gros, représente le tié-quart !"
"Tu peux pas comprendre, t'es pas né ici..."
"Nan mais les touristes, ils viennent chez nous, ils respectent rien."

Que leur sol soit pourri, ou leurs cités merdiques, ils en sont fiers. Il n'y a pas de quoi. Pourquoi aller voir dans d'autres pays ? Si c'était mieux ailleurs, ils y seraient forcément nés. Il y en a qui font rire, il y en a que l'on trouve sympa. Pourtant, lorsqu'ils grincent des dents, plus personne n'aime les iditentistes.
On pointe alors les terroristes de l'identité : ils sont faciles à combattre, ce sont des stéréotypes. En ce sens, ils rassurent ; mais ce ne sont pas les pires.

Il y en a d'autres. D'autres pour qui le sentiment national ou l'amour du terroir sont plus insidieux.
Tu parles de pays des droits de l'homme, de pays des Lumières et du bon vin ? Et tu crois que la Terre entière nous envie pour ça ?

Chauvin !
Tout le monde s'en fout de ton claquos et de tes croissants.

Pourquoi sors-tu ton drapeau, supporter ?
Pourquoi sors-tu ton canif, hooligan ?
Pourquoi sors-tu ton gun, redneck ?

Avoue-le : ta terre, ton ghetto, ton langage, au fond, ce sont les seules choses dont tu puisses être fier.

 

 

La comédie humaine

Route de pierre, ciel de plastique...

Chaque matin, ils revêtent leur costume, leur uniforme, leur bleu de travail. Leurs soucis s'effacent derrière la façade.

Ils prennent leur habit de manager, de chef de chantier, de secrétaire. Ils manient des mots qui n'ont jamais eu aucun sens par le passé, et qui n'en auront plus aucun dans le futur.

En dehors même de leur bureau, leur jargon est inintelligible. Ils donnent de l'importance à des chimères, parlent de montée en compétences, de brief, de conf-call, de quality-check, de masse salariale, de back-office, d'assertivité, de pro-activité, de productivité.

 

Et pourtant, sous le vernis de l'industrie de service, sous les tas de papelards débilisants, sous le maquillage de l'acteur professionnel, se cache l'humain : celui qui bouffe, celui qui souffre. Celui qui chie.

La Norme

Dans la normeLes années passent, et j'évolue.

Fort heureusement. Rester figé dans le même état, ce serait navrant...

Je m'intègre de mieux en mieux, je m'assagis.

Et toi, la Norme, tu m'aides à changer. Tu me montres la voie pour plaire au plus grand nombre. La voie vers la normalité. Ne plus être dans un constant rejet du monde, et voir en lui ce qui peut m'accepter.

Mon niveau de vie s'améliore. Je vois un chemin, une carrière, une sortie qui se profilent à l'horizon. Petit à petit, je me construis. Tu me façonnes à ton désir.

 

 

Ah, le jour où j'habiterai un calme pavillon de banlieue, avec un carré de pelouse, mes gamins jouant avec le chien, ma femme parfaite m'accueillant en souriant au bout de l'allée où sera garé notre 4X4.

 

Oui, ce jour là, tu pourras vraiment dire que tu as gagné. Ce jour là, je serai rentré dans la Norme. Ce jour là, je serai définitivement mort.