Entre chien et loup

  • Par umdp
  • Le 27/06/2016
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Chaque inspiration est une souffrance.

Les poumons lui brûlent, sa peau s’enflamme. Ses vêtements sont totalement imprégnés. Quant à ses yeux, ils ne sont que boursouflures et larmes. Le foulard imbibé qui recouvrait sa bouche ne s’est révélé d’aucune utilité.

 

Thomas n’en peut plus. Il tombe à genoux dans la boue épaisse et molle de la zone des Cyprès. C’est une défaite : on sera obligé de reculer aujourd’hui, de perdre du terrain face à l’ennemi. Lui, Thomas, je sais qu’il n’abandonnera pas. Son visage pue le vinaigre.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? L’ennemi est plus nombreux, mieux armé, mieux organisé.

 

Sur notre territoire, notre zone à défendre, le moral est en berne. Janvier a été plus que difficile. Nous avons dû affronter le froid, la pluie, la neige, l’indifférence de l’opinion et les attaques répétées du pouvoir. Les escarmouches en forêt, à l’aube ou de nuit, ont fait de nombreux blessés dans nos rangs. Nous nous sommes retrouvés à poils, à quatre pattes dans les fougères et la mousse, empoignés par des mains étrangères, rudes et gantées. Nos ongles sont couverts de terre.

 

Nos rangs sont clairsemés : même si les renforts arrivent en continu, nombreux sont ceux qui partent et ne reviennent jamais. Ils désertent. Est-ce le groupe ou est-ce la cause qu'ils abandonnent ? Ils reprennent leur vie routinière, loin du champ de bataille, loin des combats, et remettent leur petit costume d'employés de bureaux, de profs, d'agriculteurs, de politiciens. On peut les croiser tous les jours, dans les rues des villes de province, bien camouflés derrière leur rôle d'automates, le discours bien policé . On les montre du doigt : « Tu y étais toi, là-bas, leur demande-t-on, tu étais dans leur camp n'est-ce pas ? » Et toujours ils font non de la tête : ils ne supportent plus qu'on les compare à nous. Ils enterrent leurs idéaux bien profond dans leur cervelle, comme si la lutte était déjà perdue, et font semblant de n'y avoir jamais pris part.

 

Mais Thomas, lui, il n'était pas comme ça. Dès le début de la lutte, il avait voulu être présent. Il se souvenait de ce repas de famille où il avait annoncé à ses parents son désir de prendre part au combat. Même s'ils avaient désapprouvé, ils comprenaient sa décision : depuis ses 16 ans, Thomas avait pris part à toutes les luttes sociales, il était sur tous les fronts, sur toutes les barricades. Qu'il veuille participer à ce combat était prévisible : on ne pourrait pas l'en empêcher. Il partirait là-bas, se battre pour ses idées, pour défendre un mode de pensée, une culture, un mythe. Son frère Julien était assis à la même table ce jour là. Après cette annonce, celui-ci lui avait tendu la main, et en la serrant, lui avait déclaré : « Et bien mon cher frère, à compter d'aujourd'hui, nous devenons ennemis ».

 

C'était il y a trois mois. Depuis, Thomas n'avait pas revu Julien.

En ce moment, il est assis autour du feu parmi les autres, ceux qui ont réussi à tenir la zone des Cyprès pendant trois semaines. Ils ne l'ont pas lâchée facilement. À la lueur des flammes, il distingue les gueules noires et fatiguées de ses camarades. « Camarades ». C'est drôle, maintenant qu'il y pense, ce vocabulaire totalement dépassé qu'on vous fait entrer dans le crâne à coup de marteau. Thomas avait toujours détesté les grandes idéologies, les grands mots fourre-tout tels que « marxisme », « anarchisme », « lutte des classes », ces mots qui ne font que discréditer les mouvements sociaux, les appauvrir en voulant les réunir derrière une unique bannière. Pour lui, venir ici, c'était jouer son rôle d'homme social, de citoyen : le droit du peuple au soulèvement, le droit du peuple à se gouverner lui-même, c'est ça la base de notre république bordel !

 

Il arrive pour te chercher

 

Il ajuste son keffieh autour de sa bouche, remet ses lunettes de protection en place, et balance une nouvelle bûche dans le feu : « Camarades ? Sérieux ? » Ça le fait bien rire. Les mecs autour de lui, les autres Zadiens, ils sont là pour la même raison, mais il n'a rien à voir avec eux. Ce sont tous des déclassés, des rejetés de la société : des punks à chiens, des types qui vivaient dans des camions, des fringes, des marginaux, des décroissants, des freaks, des beatniks, des roots, des objecteurs de conscience, des altermondialistes, des chômeurs, quelques étudiants, une poignée d'agriculteurs.

Tous ces gars là, et leurs meufs encore plus extrémistes, non, il n'a franchement rien à voir avec eux. C'est la France de ceux qu'on ne voit jamais à la télévision, la France de ceux qui se cachent derrière les slogans, les masques et les idéaux, la France de ceux qui pensent et agissent dans l'ombre. C'est la France invisible.

 

Thomas en a franchement marre qu'on les compare à lui, qu'on les foute tous dans le même sac : on agite un pantin, histoire de faciliter le débat. Mais tout n'est pas si simple, ce n'est pas une lutte manichéenne entre deux adversaires belliqueux. On ne peut pas régler cette histoire par la victoire d'un seul des deux camps : il faudrait faire des concessions, il faudrait qu'un des deux perde la face, et le dialogue serait rompu.

 

Voilà tout ce qui trotte dans la tête de Thomas. Alors il s'arrête, il regarde le visage de ses frères d'arme, et il se dit qu'il ne peuvent pas comprendre.

 

Il sait que de l’autre côté, quelque part, Julien utilise son lance-grenade.

 

* * * * *

 

Chaque inspiration est une souffrance.

Sous la carapace et le gilet pare-balles, il fait tout de même rudement froid. Ça fait trois jours qu’on est sur le terrain, et nos rangers sont dégueulassées par la boue. Les équipements prennent la flotte et la bouffe est atroce.

 

Julien en a marre. Il se dandine d’un pied sur l’autre pour éviter les crampes. C’est une victoire : aujourd'hui, on a pu faire reculer l’ennemi, le circoncire dans la partie la plus retranchée de la forêt. Lui, Julien, je sais qu'il a bien obéi aux ordres. En poste dans la zone des Cyprès, il tient le rang derrière son bouclier. Interdit de bouger.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? En face, ce ne sont que des chômeurs, des types sans matériel et mal organisés que l'on finira de toute façon par atomiser.

 

Sur ce territoire, cette zone d’aménagement différé, la volonté commence à flancher. On s’enfonce ici, on piétine. Y’a des copains qui sont là depuis le début, depuis Novembre. Julien était arrivé un peu avant Noël, et il avait déjà connu de rudes combats. Le terrain était différent de ses missions habituelles, et il s'en serait franchement passé. Finies les guérillas urbaines, les barricades et les cocktails molotov : il devait affronter la pluie, les entrelacs des sous-bois, les hurlements d'ennemis qui se défendent à peine, les attaques de nuit, les corps nus couverts de boue. On avait l'impression de se battre contre des fantômes, des rumeurs, des êtres sylvains issus de quelque conte fantastique.

 

L'escarmouche d'hier nous a profondément marqués. On était en patrouille à la limite Nord de la zone occupée. C'était le matin, y'avait une putain de brume qui planait au dessus du champ. Tout d'un coup, on entend comme des mugissements, des cris d'animaux écorchés. Je vois Julien qui prend son talkie-walkie : « Lieutenant, y a du mouvement du côté Nord ». Le lieutenant ordonne de repousser les assaillants en cas d'attaque. « Quelle force devons-nous utiliser ? » demande Julien. « Balancez les gaz. » Julien demande confirmation. « Balancez les gaz » répète le lieutenant. Julien me regarde, nous sortons tous les deux nos masques, et les ajustons par dessous nos casques. Bouclier dans la main gauche, lance-grenade dans la droite. Les beuglements se font de plus en plus proches. On y voit rien putain ! Des masses sombres surgissent peu à peu du brouillard. Julien est crispé sur sa gâchette. Les silhouettes se précisent, elle nous semblent étonnamment imposantes. Je distingue quatre pattes. Des vaches ! Des foutues vaches ! La belle affaire. Julien et moi nous mettons à rigoler. Le bétail passe à côté de nous.

 

À peine remis de notre surprise, on entend comme un chuintement, un frôlement, des soupirs. Des silhouettes plus petites sortent de la brume. « Ça, c'est pas des bêtes ! », me dit Julien. Apparaissent alors une vingtaine de Zadiens, comme ils s'appellent entre eux, tous à poils, rampant à genoux dans les sillons. L'un d'eux prend la parole : « Nous ne sommes pas vos ennemis, nous sommes des gens du peuple, tout comme vous. Rejoignez-nous ! Nous allons avancer vers vous et reprendre cette terre dont le devenir appartient à tous les citoyens qui l'habitent ! Nous ne nous défendrons pas, mais je vous avertis, nous continuerons à avancer ! ». Il y avait parmi eux plusieurs femmes, certaines devaient avoir à peine vingt ans. On leur voyait pendre les seins. Julien reprend son talkie : « Lieutenant, une vingtaine d'individus s'avancent vers nous. Ils sont désarmés. Je répète, ils sont désarmés. Confirmez l'utilisation des gaz. » Le talkie grésille : « Faîtes feu » Julien arme son lance-grenade. Il tire.

 

Dix secondes plus tard, c'est l'anarchie la plus totale. Les trois quarts des Zadiens sont allongés par terre, se grattant le visage ou gueulant leur douleur. On entend les premiers pleurs. Les autres s'enfuient en courant à travers les fourrés. On ramasse une des gamines. Ses dreadlocks lui vont jusqu'au cul et cachent mal la pâleur de sa peau. Julien et moi la saisissons par les épaules, et nous l'emmenons jusqu'au camion. Elle ne se débat même pas. Julien aperçoit un journaleux qui traînait par là : il prend une photo de nous. Deux colosses en carapace qui traînent une poupée de chiffon sans défense. On se demande ce qu'on peut bien foutre là. On vient juste jouer notre rôle. Drôle de métier. Drôle de guerre.

 

Julien se souvient de ce repas où son frère lui avait annoncé sa volonté de venir occuper la zone. Il lui avait dit sur le ton de la rigolade : « Hé bin frangin, ça fait de nous des adversaires ! » Thomas n'avait pas répondu. C'était la dernière fois qu'il l'avait vu. Aujourd'hui, ça ne fait plus rire Julien. Il se dit que son frère est de l'autre côté, là quelque-part, parmi les Cyprès.

 

Alors ce soir, encore une fois, Julien revêt son masque. À la lueur du crépuscule, entre chien et loup, le lieutenant a donné l'assaut. Julien avance parmi les broussailles avec le reste de la patrouille. Une lueur le guide. Il aperçoit un feu, autour duquel sont réunis six ou sept marginaux :  « Vous occupez ce terrain de manière illégale, lance-t-il en guise de sommation, veuillez quitter les lieux ou nous devrons procéder à l'évacuation ! » L'un des types, celui qui a mis un keffieh autour de son visage, se lève et toise Julien en face à face. Il crie : « Va te faire foutre, CRS de mes deux ! »

 

* * * * *

 

Chacun croise le regard de l’autre, mais ils ne se reconnaissent pas. Derrière les mots, derrière les gestes, derrière les masques, ils ne sont plus rien l'un pour l'autre. Juste deux adversaires, deux bêtes prêtes à tout pour jouer leur rôle. Alors Julien lève sa matraque, et il l'abat avec force sur le crâne de son frère.

Thomas s'écroule, complètement sonné. Il s'écrase la tête la première sur le sol de la ZAD. Des mains gantées se saisissent de lui : résigné, les bras ballants, il sait déjà où on l’emmène. Son frère, lui aussi, a terminé sa mission. C'est la fin de la représentation, Thomas et Julien peuvent partir la tête haute : d'autres viendront les remplacer.

 

Les acteurs se renouvellent sans cesse, mais la pièce attire toujours aussi peu de badauds. Elle se termine sans applaudissements.

 

Ici, à Notre-Dame-des-Landes, les drames se jouent en silence.

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