La Partie et le Tout

  • Par umdp
  • Le 15/02/2016
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Der Teil und das Ganze. 
La Partie et le Tout, c'est le titre qu' a choisi le prix nobel de physique Werner Heisenberg pour son autobiographie (oui, ce même Heisenberg dont on parle dans Breaking Bad). 
Heisenberg est l'un des principaux artisans de ce que l'on appelle la mécanique quantique, notre théorie la plus efficace pour décrire les phénomènes physiques se produisant à l'échelle de l'atome.

Dans ce livre magnifique, Werner mélange philosophie, physique, histoire mondiale (il dirigea le programme nucléaire allemand durant la guerre), et histoires personnelles. Chaque anecdote semble illustrer ce principe que rappelle le titre : un groupe n'est pas la somme de ses individus. Connaître les propriétés de chaque élément d'un ensemble ne permet pas d'en déduire avec certitude les comportements de l'ensemble. D'un côté, il y a donc les Parties, et de l'autre, il y a le Tout. Le groupe est une entité nouvelle, une entité dont les comportements ne peuvent pas être déduits du comportement individuel de ses éléments.

Entre le mouvement d'un seul et le mouvement du groupe, ce n'est pas une simple relation de cause à effet. Par exemple, connaître la trajectoire et la position de chaque particule d'un gaz, c'est bien, mais ça ne me donne aucune information utile sur le gaz : quel est son volume ? Quelle est sa température ? Impossible de passer aussi facilement du simple à l'ensemble.

Merveilleuse ! Merveilleuse cette métaphore de la Partie et du Tout, lorsqu'appliquée à la sociologie, elle évite les raccourcis et les conclusions caricaturales.
Il est d'ailleurs amusant de voir à quel point, pour toi, pour moi, pour nous, ce principe est profondément ancré dans la justification de nos actions (et de nos inactions) individuelles.

Qui souhaite que le monde change ? Chacun d'entre nous.
Qui souhaite changer ? Personne.

Combattre le réchauffement climatique ? Une priorité mondiale.
C'est vrai, il y a trop d'émissions de gaz à effet de serre. C'est vrai, elles ont pour origine une trop grande consommation énergétique des ménages et industries, un trop grand recours aux transports routiers et aériens, un trop grand nombre d'usines polluantes ; mais si cela revient à changer mon mode de vie, à reconsidérer mon weekend à Rome ou à refuser d'acquérir l'Iphone 6... Jamais !

Les abattoirs ? Quelle horreur. 
Je sais bien que les bovins sont entassés dans un enfer de tolle et de merde. Qu'ils sont poussés cornes contre cul, trainant leur futur cadavre sur des tapis roulants, la bave coulant continuellement de leur mufle apeuré. Leur tête sera transpercée d'une tige assomante en acier, puis ils seront saignés et suspendus par la patte arrière, survolant stupidement les hangars, jusqu'à ce que la viande encore chaude soit arrachée de leur carcasse. Est-ce moi, ou celui-ci bouge encore ? Un réflexe nerveux post-mortem. Sans doute.
Quant aux poulets, n'en parlons pas. Je refuserais de travailler dans une telle saloperie. C'est immonde ; mais je ne vais quand même pas supprimer la viande de mon alimentation ? Et puis c'est déconseillé pour les enfants. Vous y avez pensé aux carences ? Les carences !

Les réfugiés ? C'est malheureux.
Parqués là les uns sur les autres dans les bidonvilles inhumains de Grande Synthe. Que fait l'Etat ? C'est scandaleux, on peut pas les laisser comme ça. Les "gens" devraient faire quelque chose.

"Les gens".
"Les gens", cette expression absurde qui permet de se mettre à distance du reste de la société. De se condidérer comme un individu libre de mouvement au sein du groupe. C'est un mensonge, une utilisation détournée, honteuse, de la Partie et du Tout.
Dire que le groupe n'est pas la somme de ses individus ne devrait pas nous permettre de nous dédouaner. Au contraire, savoir différencier la Partie du Tout, c'est admettre qu'un groupe est PLUS que la somme de ses individus. Que l'action d'un groupe sera toujours PLUS forte que la somme des actions de chacun de ses membres.
De la même façon, c'est bien mon inaction, ton inaction, notre inaction (ou notre insuffisance d'action) individuelles qui concourrent à rendre notre groupe RESPONSABLE.

Prenons le cas d'Heisenberg : malgré son apport capital en tant que physicien, il n'aura été qu'un rouage, qu'un simple élément dans la création de la mécanique quantique.
Il n'y a pas de héros, pas de surhomme, pas de visionnaire. Juste des types comme toi et moi qui attendent que les autres agissent à leur place.
Comprenons nous bien, il ne suffit pas qu'une seule personne change pour que tout change, c'est vrai ; mais il n'est pas non plus nécessaire que toutes les personnes d'un groupe changent pour que l'on puisse observer un mouvement global.
Se repenser soi-même, non pas comme un simple individu doté d'une volonté et de désirs propres, mais comme un élément participatif d'un réseau responsable, ce devrait être un formidable appel à l'action, non ?

A moins que ce soir au menu, ce ne soit poulet...

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