Adieu Jeunesse

Aujourd’hui je fête mes 23 ans.
Je viens d’entrer dans la vie active et j’ai le meilleur job du monde : je suis formateur pour les commerciaux d’un grand laboratoire pharmaceutique. J’apprends à des types à faire un métier que je n’ai jamais exercé moi-même. C’est un peu pédant dit comme ça, et ça semble difficilement crédible. Je me considère encore un peu comme un escroc, mais après trois années de pharma et un master en alternance dans une école de commerce lambda, et bien vous savez quoi ? Ça n’apparaissait pas si absurde.adieu jeunesse
Pour les formations que je dispense, je me déplace à travers toute la France. La boîte m’autorise 93€ par nuit pour me loger, et 29€ par repas pour bouffer. À l’aise. Pour ce court séjour dans la ville de Toulouse, j’ai réservé un hôtel trois étoiles. 80€ la nuit. De mémoire, je n’ai jamais eu l’occasion de dormir dans une chambre aussi luxueuse. L’hôtel de batard ! Je me sens un peu honteux de dépenser autant pour dormir, ayant plutôt l’habitude de passer mes vacances en auberge de jeunesse. C’est la première fois que je visite Toulouse, et je profite de mon jour off avant la formation pour faire le tour de la ville. La basilique Saint Sernin est le plus grand édifice roman d’Europe. Impressionnant. La place du Capitole m’apparait plus petite en vrai qu’à la télé, lors des manifestations. Je découvre un jardin japonais, deux canaux de navigation, des rues pavées et des maisons de briques pâles qui donnent à Toulouse son surnom : la ville rose. Je me perds en terre inconnue, totalement déraciné de mon Paris natal, et content de voyager seul. Je découvre de nouveaux horizons, de nouvelles coutumes, de nouvelles personnes. J’apprends énormément.

Aujourd’hui j’ai 33 ans.
Putain, dix ans que je fais ce métier. Je suis de retour à Toulouse. Ça faisait longtemps que je n’y avais pas mis les pieds. J’ai réussi à négocier un hôtel quatre étoiles dans le tarif. Ça devient franchement difficile de trouver quelque chose de correct. Rapide coup d’œil dans la chambre en arrivant. Bouilloire avec doses de café et petits chocolats, OK. Rain shower, OK. Quoi, les chiottes sont dans la salle de bain ? Un mauvais point… Ah, ils ont laissé un petit sachet de bonbons pour me souhaiter la bienvenue, et un carnet avec un stylo est à disposition. J’en ai pas besoin, mais ça fait partie des choses qu’on est en droit d’attendre pour ce prix là, non ?
Toulouse, c’est toujours une belle ville. Je suis passé devant la basilique Saint Sernin, plus grand édifice roman d’Europe, et je l’ai regardée avec une pointe d’amusement. Mon job a vraiment beaucoup d’avantages. Des inconvénients aussi. Je ne suis pas encore marié, et j’avoue que ce serait difficile dans ma situation d’avoir une vie de famille : je ne suis à Paris que le weekend. Littéralement, je vis sur les routes.

43 ans aujourd’hui.
J’ai du rallonger de ma poche pour réserver un cinq étoiles. Si c’est pas malheureux : la moquette est vieillotte et la piscine à peine chaude. Toulouse, une nouvelle fois. Suis passé devant la basilique-saint-sernin-plus-grand-édifice-roman-d’Europe. Ça m’en a touché une sans remuer l’autre. Je n’ai pas de famille, je suis un peu gros à force de bouffer au resto, mais bon, on ne sait jamais, j’ai encore un peu de temps devant moi. Autant en profiter : un taf’ comme le mien, c’est pas donné à tout le monde.

53 balais.
Toulouse, encore. Impossible de se loger décemment. Passé devant Basilique Saint Sernin. Ça vieillit mal. Pas de famille. Obèse. Plus d’illusion. Ennui.

63.
Toulouse. Ville de merde.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau