J'habite sur une île

J’habite sur une île.
Pas une île déserte, pas une presqu’île, pas une île imaginaire. Non. Juste une île, toute simple, plantée au milieu de la Marne, séparée de la « civilisation » par une bande d’eau de 25 mètres.
Il n’y a pas de pont pour y venir. Tout se fait en barque, en barge, en canoë, en kayak… ou à la nage quand t’as paumé tes clés.
Tout ce qu’on trouve sur l’île a du traverser un jour : les livres, la bouffe, les vêtements, les meubles, les briques, les poutres, le béton. Même les chevaux et les pianos, il a fallu qu’ils traversent. Il a fallu les « passer » comme disent les insulaires.
C’est un crève-cœur, car l’on sait que tôt ou tard, tout devra repasser dans l’autre sens : les objets, comme les vivants, comme les morts. Bon, et parfois les poubelles aussi…

Quitter l’île, c’est défier le fleuve. Affronter le lent épanchement de cette masse d’eau qui vous fait comprendre à quel point, sur ce bout de terre émergée, le temps s’écoule différemment. Loin de l’agitation et de la folie qui dominent l’autre rive, on se pense en sécurité grâce au fleuve, cet ultime rempart contre la barbarie. S’enfermer dans cette croyance est une erreur : nous sommes dépendants du continent pour tout. Eau potable, gaz de ville, livreur de pizza : il n’y a rien de tout cela sur l’île. Nous sommes incapables d’autarcie. On nous imagine vivant en ermites, seuls et bienheureux de l’être, mais c’est faux : être insulaire, c’est être ouvert au monde, par nécessité, pour éviter qu’il ne vous oublie.

La traversée - à droite, l'île du Moulin

Etre insulaire ? Un rêve de gosse.
Avec Verne, j’ai cru que l’île était mystérieuse : j’y ai cherché une grotte et son célèbre habitant.
Avec London, j’ai cru que l’île était pleine d’aventures, et que le chien Jerry m’y accompagnerait.
Avec Stevenson, j’ai cru qu’un trésor y était caché. J’ai retourné tous les sous-bois, toute la terre, toutes les pierres : pas de coffre, pas de carte, pas de jambe de bois.

Après plus d’un an au fil de la Marne, il est temps pour moi de regagner le continent. Retrouver le présent. Je décroche une dernière fois la chaîne de ma barque, mon « scooter ». Je jette un coup d’œil à gauche, histoire de voir si une de ces énormes péniches n’est pas en train de remonter dans ma direction. Je traverse. Vite. Sans me retourner.

Je me souviendrai du jour où la Marne avait submergé le quai, et qu’avec mes bottes, j’avançais pas à pas dans l’eau glacée. Immergé jusqu’à mi-mollet,  je n’avais qu’une seule crainte : que le quai cède tout à coup sous mes pieds, laissant place au trou béant du fleuve gris. En même temps, je m’arrêtai pour contempler la situation : à pied, encerclé d’eau, avec ma rame pour unique épée. Surréaliste.

Je me souviendrai du jardin aux mille chaises, des concerts sur la scène improvisée dans les sous-bois, de la bibliothèque les soirs d’automne, des étoiles à travers le velux de la mansarde, des heures passées à jouer de la guitare jusqu’à n’en plus dormir, des bouteilles de whisky échouées.

Et surtout je me souviendrai de ces gens qui ont peuplé ma vie sur l’île, ces gens merveilleux qui en ont fait une expérience miraculeuse. Je me souviendrai de toutes ces soirées à refaire le monde, à le questionner, à le craindre, à le comprendre. Toutes ces soirées à partager la vie, à la détester, à la pleurer, à la fêter, à l’aimer.  

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