Nouvelles mensongères

De fausses histoires courtes pour les vrais lecteurs.

Entre chien et loup

Chaque inspiration est une souffrance.

Les poumons lui brûlent, sa peau s’enflamme. Ses vêtements sont totalement imprégnés. Quant à ses yeux, ils ne sont que boursouflures et larmes. Le foulard imbibé qui recouvrait sa bouche ne s’est révélé d’aucune utilité.

 

Thomas n’en peut plus. Il tombe à genoux dans la boue épaisse et molle de la zone des Cyprès. C’est une défaite : on sera obligé de reculer aujourd’hui, de perdre du terrain face à l’ennemi. Lui, Thomas, je sais qu’il n’abandonnera pas. Son visage pue le vinaigre.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? L’ennemi est plus nombreux, mieux armé, mieux organisé.

 

Sur notre territoire, notre zone à défendre, le moral est en berne. Janvier a été plus que difficile. Nous avons dû affronter le froid, la pluie, la neige, l’indifférence de l’opinion et les attaques répétées du pouvoir. Les escarmouches en forêt, à l’aube ou de nuit, ont fait de nombreux blessés dans nos rangs. Nous nous sommes retrouvés à poils, à quatre pattes dans les fougères et la mousse, empoignés par des mains étrangères, rudes et gantées. Nos ongles sont couverts de terre.

 

Nos rangs sont clairsemés : même si les renforts arrivent en continu, nombreux sont ceux qui partent et ne reviennent jamais. Ils désertent. Est-ce le groupe ou est-ce la cause qu'ils abandonnent ? Ils reprennent leur vie routinière, loin du champ de bataille, loin des combats, et remettent leur petit costume d'employés de bureaux, de profs, d'agriculteurs, de politiciens. On peut les croiser tous les jours, dans les rues des villes de province, bien camouflés derrière leur rôle d'automates, le discours bien policé . On les montre du doigt : « Tu y étais toi, là-bas, leur demande-t-on, tu étais dans leur camp n'est-ce pas ? » Et toujours ils font non de la tête : ils ne supportent plus qu'on les compare à nous. Ils enterrent leurs idéaux bien profond dans leur cervelle, comme si la lutte était déjà perdue, et font semblant de n'y avoir jamais pris part.

 

Mais Thomas, lui, il n'était pas comme ça. Dès le début de la lutte, il avait voulu être présent. Il se souvenait de ce repas de famille où il avait annoncé à ses parents son désir de prendre part au combat. Même s'ils avaient désapprouvé, ils comprenaient sa décision : depuis ses 16 ans, Thomas avait pris part à toutes les luttes sociales, il était sur tous les fronts, sur toutes les barricades. Qu'il veuille participer à ce combat était prévisible : on ne pourrait pas l'en empêcher. Il partirait là-bas, se battre pour ses idées, pour défendre un mode de pensée, une culture, un mythe. Son frère Julien était assis à la même table ce jour là. Après cette annonce, celui-ci lui avait tendu la main, et en la serrant, lui avait déclaré : « Et bien mon cher frère, à compter d'aujourd'hui, nous devenons ennemis ».

 

C'était il y a trois mois. Depuis, Thomas n'avait pas revu Julien.

En ce moment, il est assis autour du feu parmi les autres, ceux qui ont réussi à tenir la zone des Cyprès pendant trois semaines. Ils ne l'ont pas lâchée facilement. À la lueur des flammes, il distingue les gueules noires et fatiguées de ses camarades. « Camarades ». C'est drôle, maintenant qu'il y pense, ce vocabulaire totalement dépassé qu'on vous fait entrer dans le crâne à coup de marteau. Thomas avait toujours détesté les grandes idéologies, les grands mots fourre-tout tels que « marxisme », « anarchisme », « lutte des classes », ces mots qui ne font que discréditer les mouvements sociaux, les appauvrir en voulant les réunir derrière une unique bannière. Pour lui, venir ici, c'était jouer son rôle d'homme social, de citoyen : le droit du peuple au soulèvement, le droit du peuple à se gouverner lui-même, c'est ça la base de notre république bordel !

 

Il arrive pour te chercher

 

Il ajuste son keffieh autour de sa bouche, remet ses lunettes de protection en place, et balance une nouvelle bûche dans le feu : « Camarades ? Sérieux ? » Ça le fait bien rire. Les mecs autour de lui, les autres Zadiens, ils sont là pour la même raison, mais il n'a rien à voir avec eux. Ce sont tous des déclassés, des rejetés de la société : des punks à chiens, des types qui vivaient dans des camions, des fringes, des marginaux, des décroissants, des freaks, des beatniks, des roots, des objecteurs de conscience, des altermondialistes, des chômeurs, quelques étudiants, une poignée d'agriculteurs.

Tous ces gars là, et leurs meufs encore plus extrémistes, non, il n'a franchement rien à voir avec eux. C'est la France de ceux qu'on ne voit jamais à la télévision, la France de ceux qui se cachent derrière les slogans, les masques et les idéaux, la France de ceux qui pensent et agissent dans l'ombre. C'est la France invisible.

 

Thomas en a franchement marre qu'on les compare à lui, qu'on les foute tous dans le même sac : on agite un pantin, histoire de faciliter le débat. Mais tout n'est pas si simple, ce n'est pas une lutte manichéenne entre deux adversaires belliqueux. On ne peut pas régler cette histoire par la victoire d'un seul des deux camps : il faudrait faire des concessions, il faudrait qu'un des deux perde la face, et le dialogue serait rompu.

 

Voilà tout ce qui trotte dans la tête de Thomas. Alors il s'arrête, il regarde le visage de ses frères d'arme, et il se dit qu'il ne peuvent pas comprendre.

 

Il sait que de l’autre côté, quelque part, Julien utilise son lance-grenade.

 

* * * * *

 

Chaque inspiration est une souffrance.

Sous la carapace et le gilet pare-balles, il fait tout de même rudement froid. Ça fait trois jours qu’on est sur le terrain, et nos rangers sont dégueulassées par la boue. Les équipements prennent la flotte et la bouffe est atroce.

 

Julien en a marre. Il se dandine d’un pied sur l’autre pour éviter les crampes. C’est une victoire : aujourd'hui, on a pu faire reculer l’ennemi, le circoncire dans la partie la plus retranchée de la forêt. Lui, Julien, je sais qu'il a bien obéi aux ordres. En poste dans la zone des Cyprès, il tient le rang derrière son bouclier. Interdit de bouger.

 

Est-ce que le combat en vaut la peine ? En face, ce ne sont que des chômeurs, des types sans matériel et mal organisés que l'on finira de toute façon par atomiser.

 

Sur ce territoire, cette zone d’aménagement différé, la volonté commence à flancher. On s’enfonce ici, on piétine. Y’a des copains qui sont là depuis le début, depuis Novembre. Julien était arrivé un peu avant Noël, et il avait déjà connu de rudes combats. Le terrain était différent de ses missions habituelles, et il s'en serait franchement passé. Finies les guérillas urbaines, les barricades et les cocktails molotov : il devait affronter la pluie, les entrelacs des sous-bois, les hurlements d'ennemis qui se défendent à peine, les attaques de nuit, les corps nus couverts de boue. On avait l'impression de se battre contre des fantômes, des rumeurs, des êtres sylvains issus de quelque conte fantastique.

 

L'escarmouche d'hier nous a profondément marqués. On était en patrouille à la limite Nord de la zone occupée. C'était le matin, y'avait une putain de brume qui planait au dessus du champ. Tout d'un coup, on entend comme des mugissements, des cris d'animaux écorchés. Je vois Julien qui prend son talkie-walkie : « Lieutenant, y a du mouvement du côté Nord ». Le lieutenant ordonne de repousser les assaillants en cas d'attaque. « Quelle force devons-nous utiliser ? » demande Julien. « Balancez les gaz. » Julien demande confirmation. « Balancez les gaz » répète le lieutenant. Julien me regarde, nous sortons tous les deux nos masques, et les ajustons par dessous nos casques. Bouclier dans la main gauche, lance-grenade dans la droite. Les beuglements se font de plus en plus proches. On y voit rien putain ! Des masses sombres surgissent peu à peu du brouillard. Julien est crispé sur sa gâchette. Les silhouettes se précisent, elle nous semblent étonnamment imposantes. Je distingue quatre pattes. Des vaches ! Des foutues vaches ! La belle affaire. Julien et moi nous mettons à rigoler. Le bétail passe à côté de nous.

 

À peine remis de notre surprise, on entend comme un chuintement, un frôlement, des soupirs. Des silhouettes plus petites sortent de la brume. « Ça, c'est pas des bêtes ! », me dit Julien. Apparaissent alors une vingtaine de Zadiens, comme ils s'appellent entre eux, tous à poils, rampant à genoux dans les sillons. L'un d'eux prend la parole : « Nous ne sommes pas vos ennemis, nous sommes des gens du peuple, tout comme vous. Rejoignez-nous ! Nous allons avancer vers vous et reprendre cette terre dont le devenir appartient à tous les citoyens qui l'habitent ! Nous ne nous défendrons pas, mais je vous avertis, nous continuerons à avancer ! ». Il y avait parmi eux plusieurs femmes, certaines devaient avoir à peine vingt ans. On leur voyait pendre les seins. Julien reprend son talkie : « Lieutenant, une vingtaine d'individus s'avancent vers nous. Ils sont désarmés. Je répète, ils sont désarmés. Confirmez l'utilisation des gaz. » Le talkie grésille : « Faîtes feu » Julien arme son lance-grenade. Il tire.

 

Dix secondes plus tard, c'est l'anarchie la plus totale. Les trois quarts des Zadiens sont allongés par terre, se grattant le visage ou gueulant leur douleur. On entend les premiers pleurs. Les autres s'enfuient en courant à travers les fourrés. On ramasse une des gamines. Ses dreadlocks lui vont jusqu'au cul et cachent mal la pâleur de sa peau. Julien et moi la saisissons par les épaules, et nous l'emmenons jusqu'au camion. Elle ne se débat même pas. Julien aperçoit un journaleux qui traînait par là : il prend une photo de nous. Deux colosses en carapace qui traînent une poupée de chiffon sans défense. On se demande ce qu'on peut bien foutre là. On vient juste jouer notre rôle. Drôle de métier. Drôle de guerre.

 

Julien se souvient de ce repas où son frère lui avait annoncé sa volonté de venir occuper la zone. Il lui avait dit sur le ton de la rigolade : « Hé bin frangin, ça fait de nous des adversaires ! » Thomas n'avait pas répondu. C'était la dernière fois qu'il l'avait vu. Aujourd'hui, ça ne fait plus rire Julien. Il se dit que son frère est de l'autre côté, là quelque-part, parmi les Cyprès.

 

Alors ce soir, encore une fois, Julien revêt son masque. À la lueur du crépuscule, entre chien et loup, le lieutenant a donné l'assaut. Julien avance parmi les broussailles avec le reste de la patrouille. Une lueur le guide. Il aperçoit un feu, autour duquel sont réunis six ou sept marginaux :  « Vous occupez ce terrain de manière illégale, lance-t-il en guise de sommation, veuillez quitter les lieux ou nous devrons procéder à l'évacuation ! » L'un des types, celui qui a mis un keffieh autour de son visage, se lève et toise Julien en face à face. Il crie : « Va te faire foutre, CRS de mes deux ! »

 

* * * * *

 

Chacun croise le regard de l’autre, mais ils ne se reconnaissent pas. Derrière les mots, derrière les gestes, derrière les masques, ils ne sont plus rien l'un pour l'autre. Juste deux adversaires, deux bêtes prêtes à tout pour jouer leur rôle. Alors Julien lève sa matraque, et il l'abat avec force sur le crâne de son frère.

Thomas s'écroule, complètement sonné. Il s'écrase la tête la première sur le sol de la ZAD. Des mains gantées se saisissent de lui : résigné, les bras ballants, il sait déjà où on l’emmène. Son frère, lui aussi, a terminé sa mission. C'est la fin de la représentation, Thomas et Julien peuvent partir la tête haute : d'autres viendront les remplacer.

 

Les acteurs se renouvellent sans cesse, mais la pièce attire toujours aussi peu de badauds. Elle se termine sans applaudissements.

 

Ici, à Notre-Dame-des-Landes, les drames se jouent en silence.

un canard blanc sur un lac... c'est un signe

Une heureuse nouvelle

Chers amis, chère famille, voilà. Je ne savais pas comment vous l’annoncer, donc je profite de ce blog pour le faire. Cela fait plusieurs mois que nous nous y préparons, et nous avons décidé de garder le secret, mais désormais c’est officiel : nous attendons un petit garçon.

Je sais que j’ai souvent dit que je ne voulais pas faire d’enfant, et vous qui en avez, vous me répondiez en souriant « tu verras d’ici quelques années ». Vous aviez tellement raison. On ne peut pas lutter contre ça. Alala, nous sommes tellement contents. Je vous avoue qu’on hésite pour le prénom : ce sera Léo, Théo, Timeo, Marin ou Marcel. J’ai proposé à ma femme de combiner tout ça en « Marsouin » mais ça ne lui a pas trop plu.

Je le sais déjà, parce que vous m’avez prévenu, que le jour de la naissance sera l’un des plus beaux moments de ma vie. Je me sens déjà différent, j’envisage les nouvelles responsabilités, et je vous rejoins quand vous disiez : « on n’est jamais totalement un adulte tant qu’on n’est pas devenu parent ». Je ne vous raconte pas le choc quand ma femme m’a appris qu’elle était enceinte : ce fut radical. Je me suis rendu compte à quel point j’étais égoïste avant. Je ne pensais qu’à moi, alors que maintenant, c’est sûr, j’aurai à m’occuper d’un petit être qui me ressemblera un peu. Qui sera mon sang et mes gènes. Impossible de rester égoïste n’est-ce-pas ?

Mon fils, avant de t’avoir, ta mère et moi nous sommes posés des tas de questions. Est-ce le bon moment ? Arriverons-nous à t’éduquer selon des valeurs humanistes ? Serons-nous de bons parents ? Seras-tu utile à la société ? Dans quel monde vas-tu grandir ? Le rendras-tu meilleur ? Est-ce bien sérieux quand nous sommes 7 milliards ?

Je sais que vous, mes amis, vous vous êtes tous posés les mêmes questions. Mais bon, au bout d’un moment, le désir est plus grand. Et puis, on n'a qu’une seule vie, on ne va pas non plus la passer à se questionner sur tel ou tel impact de chacun de nos actes. Avoir des enfants, c’est la nature ! On ne peut pas aller contre ça.

Mon fils, je ne me fais pas de souci pour toi. Je sais que nous avons les moyens matériels et intellectuels pour t’accueillir. Maman et moi avons fait de bonnes études, nous avons des situations confortables, une belle maison et des boulots qui nous plaisent (même s’ils nous éloignent souvent de la maison). Contrairement aux gamins de la ville d’à côté, tu ne manqueras de rien. Tu auras un parcours scolaire brillant, qui te permettra de choisir les études et le travail de tes rêves. Nous serons à tes côtés pour t’aider, et si tu éprouves des difficultés, nous te payerons du soutien scolaire chez Acadomia.

un canard blanc sur un lac... c'est un signe

Mon fils, dans 15 ans, nous serons 8,5 milliards d’êtres humains sur Terre. 8,5 milliards de producteurs de méthane, de producteurs de plutonium, de producteurs de dioxyde de carbone, de producteurs de plastique. En 2030, nous vivrons donc avec moins d’eau potable, moins de forêts, moins de poissons, moins de terres cultivables. Moins d’espace en somme. Je le savais bien avant ta naissance.

Que pouvais-je y faire ?

Tu sais bien que ce n’est pas un enfant de moins né en France qui aurait changé la donne. C’est en Afrique, en Inde ou en Chine qu’ils sont trop. Nous, nous avons assez pour nourrir tout le monde. Comment aurais-je pu faire ? Refuser de te voir naître ? Enfin, tu racontes n’importe quoi : c’est égoïste de ne pas faire d’enfant. Et puis toi d’abord, tu n’aurais pas connu la vie. Tu m’en aurais voulu de ne pas être né.

« Comment aurais-je pu t’en vouloir puisque je ne serais pas né ? »

Euh. Alors là, Marsouin, je trouve que tu dépasses les bornes. Je suis ton père quand même. Tu me dois la vie.

« La vie ? Une vie à me demander ce que je fous là ? Une vie à craindre pour des privilèges que je n’ai mérités que par le seul hasard de mon lieu de naissance ? Une vie à m’apitoyer sur mon impuissance à bousculer les lignes ? Une vie à tromper l’ennui par l’alcool, la bouffe, le tabac et les jeux vidéo ; parce que l’abondance, le confort et la télé m’ont ôté tout désir de révolution, d’évolution, de volution ? Une vie à te voir vieillir, ton regard pas très confiant dans l’avenir, mais dans le fond bien satisfait d’avoir lâché trois gouttes de sperme pour assurer la survivance de la moitié de ton génome ? Tu as rajouté une vie de plus à l’espèce humaine : bravo Papa ! C’est cool ! Regarde, toute l'humanité t'applaudit, c'est vrai qu'on manquait de bras. Eh bien, si c’est ce que tu souhaites, merci pour cette vie. »

Fils, tu me fais beaucoup de peine. Ton cynisme n’aide en rien. Est-ce que l’on fait des enfants pour qu’ils vous accusent de n’avoir rien changé ? Pour qu’ils vous accusent de l’état du monde ? Moi, je voulais un enfant. Je l’ai fait pour moi. Tu seras la trace de mon passage sur Terre. Tu porteras mon héritage et mes valeurs. Quel est le rapport entre l'évolution de l'espèce humaine et mon propre désir ? J'en ai rien a carrer des autres ! J’ai fait un enfant parce que je le pouvais, et je voulais prouver que je le pouvais. Est-ce un crime pour autant ?

« Il fallait y penser avant. On ne fait pas des enfants comme on achète une télé. Comme ça, sur un coup de tête, en se disant qu’au pire, on pourra l’échanger contre une plus grosse.
Je vis, merde, je respire, je parle, je pense, et je vais mourir un jour. Et tout cela, c’est aussi à cause de toi. T’est-il arrivé d’y penser ?
Et puis tant qu'on y est, t'est-il arrivé de penser à ces enfants qui naissent sans parent ? Tu t'es jamais dit, toi qui voulais tant un gosse :"je pourrais peut-être adopter" ? Ah bah non, tu voulais à tout prix que tes gosses soient vraiment "les tiens" hein, c'est ça ?
Mais, cher Papa, t’est-il arrivé de "penser" tout court ?
»

Oui mon fils. J’y ai pensé un jour. J'ai pensé. 
Puis j’ai pensé à moi. Et dès lors, je n’ai pensé qu’à moi.

Ce jour là

Quand je suis rentré à la maison ce jour là, je n'étais pas vraiment pressé. J'avais passé la journée sur les fils d'actualités, incapable de bosser, retournant sans cesse le problème dans ma tête, changeant d'avis sur la question toutes les trente secondes.P1030443

Je suis arrivé au bord du fleuve sans m'en rendre compte, accaparé par cette pensée fixe. Ce soir, l'air sonnait creux, sourd, et la Marne était pleine de sang. Je ne savais pas comment j'allais pouvoir leur en parler. Au fond de moi, j'espérais secrètement qu'ils n'étaient pas encore au courant. Quelle stupide idée. Bien sûr qu'ils étaient au courant. Comment n'auraient-ils pas pu l'être ?

J'ai traversé en quelques coups de rame (parce que oui, je prends le bateau pour rentrer chez moi), sans trop savoir si cela valait encore le coup. Il faisait sacrément noir, et je distinguais au loin la rassurante lumière de la cuisine qui m'appelait. La maison. Au travers de la fenêtre, j'aperçus Lisa et Jacques qui s'affairaient à la préparation du repas. À cet instant là, j'ai compris, et ma gorge s'est serrée. Comment avais-je pu douter ? Bien sûr qu'ils savaient.

Je dépose ma rame à l'entrée, j'appuie sur la poignée de porte et j'entre. Silence. Jacques et Lisa, toujours occupés, lèvent la tête vers moi. Je leur fais la bise, sans même oser demander s'ils vont bien. Personne ne dit mot. Ils savent, putain, ils savent. Enfin, je tente un vague : "Vous êtes au courant pour ... ?"
"Bien sûr que nous sommes au courant répondit Lisa. On l'a su tout de suite. Bien sûr que nous sommes directement touchés, qu'est-ce que tu crois ? "
Je n'ai pas su quoi répondre. Que voulez-vous que je réponde à ça ?

Lisa reprit : "Thibaut arrive dans 5mn (Thibaut, c'est mon coloc'). Il venait d'arriver à Strasbourg, mais avec ce qu'il s'est passé, il a été rappelé. Il faut que l'on mange tous ensemble. Il faut qu'il prenne des forces."
Jacques a sorti deux bonnes bouteilles de vin, parce qu'il fallait prendre l'apéro, spécialement ce jour là, parce qu'il fallait continuer à boire. Lisa a dit qu'il allait falloir se battre, qu'on ne pouvait pas se laisser faire, qu'il allait falloir assumer nos idées. Jacques a dit qu'il fallait qu'on se serre les coudes. Moi je n'ai rien dit. J'avais trop honte. Honte de ce que j'étais, honte de ce que je pensais, honte de ce que je ne pensais pas, honte de ce que je n'avais pas fait, honte de ce que je n'avais pas dit. Je les admirais de pouvoir relever la tête aussi vite, d'y croire encore.
Quand à 21h, Thibaut est enfin parti affronter la nuit, nous avons eu peur pour lui. Un peu plus tard dans la soirée, j'ai eu Babet au téléphone. Elle pleurait. Je me suis couché complètement ivre, sans pour autant réussir à m'endormir.

Je ne sais pas si jour là a changé quelque chose. Je ne sais pas si ce jour là a marqué le début d'une nouvelle ère, ou la fin d'une autre. Peut-être que ce jour là n'a eu aucune importance. Peut-être qu'on en a fait des caisses alors qu'on y connaissait rien et qu'on avait rien compris. Peut-être qu'un mois après, on en parlerait plus que du bout des lèvres. Peut-être que ce jour là serait oublié comme on en a oublié tant d'autres.
Tout ce que je sais, c'est que ce jour là, Lisa et Jacques nous avaient invités à dîner parce que nous avions besoin d'être ensemble. Juste besoin d'être ensemble.

Ce jour là, des hommes et des femmes étaient morts à charlie hebdo.