Ce jour là

Quand je suis rentré à la maison ce jour là, je n'étais pas vraiment pressé. J'avais passé la journée sur les fils d'actualités, incapable de bosser, retournant sans cesse le problème dans ma tête, changeant d'avis sur la question toutes les trente secondes.P1030443

Je suis arrivé au bord du fleuve sans m'en rendre compte, accaparé par cette pensée fixe. Ce soir, l'air sonnait creux, sourd, et la Marne était pleine de sang. Je ne savais pas comment j'allais pouvoir leur en parler. Au fond de moi, j'espérais secrètement qu'ils n'étaient pas encore au courant. Quelle stupide idée. Bien sûr qu'ils étaient au courant. Comment n'auraient-ils pas pu l'être ?

J'ai traversé en quelques coups de rame (parce que oui, je prends le bateau pour rentrer chez moi), sans trop savoir si cela valait encore le coup. Il faisait sacrément noir, et je distinguais au loin la rassurante lumière de la cuisine qui m'appelait. La maison. Au travers de la fenêtre, j'aperçus Lisa et Jacques qui s'affairaient à la préparation du repas. À cet instant là, j'ai compris, et ma gorge s'est serrée. Comment avais-je pu douter ? Bien sûr qu'ils savaient.

Je dépose ma rame à l'entrée, j'appuie sur la poignée de porte et j'entre. Silence. Jacques et Lisa, toujours occupés, lèvent la tête vers moi. Je leur fais la bise, sans même oser demander s'ils vont bien. Personne ne dit mot. Ils savent, putain, ils savent. Enfin, je tente un vague : "Vous êtes au courant pour ... ?"
"Bien sûr que nous sommes au courant répondit Lisa. On l'a su tout de suite. Bien sûr que nous sommes directement touchés, qu'est-ce que tu crois ? "
Je n'ai pas su quoi répondre. Que voulez-vous que je réponde à ça ?

Lisa reprit : "Thibaut arrive dans 5mn (Thibaut, c'est mon coloc'). Il venait d'arriver à Strasbourg, mais avec ce qu'il s'est passé, il a été rappelé. Il faut que l'on mange tous ensemble. Il faut qu'il prenne des forces."
Jacques a sorti deux bonnes bouteilles de vin, parce qu'il fallait prendre l'apéro, spécialement ce jour là, parce qu'il fallait continuer à boire. Lisa a dit qu'il allait falloir se battre, qu'on ne pouvait pas se laisser faire, qu'il allait falloir assumer nos idées. Jacques a dit qu'il fallait qu'on se serre les coudes. Moi je n'ai rien dit. J'avais trop honte. Honte de ce que j'étais, honte de ce que je pensais, honte de ce que je ne pensais pas, honte de ce que je n'avais pas fait, honte de ce que je n'avais pas dit. Je les admirais de pouvoir relever la tête aussi vite, d'y croire encore.
Quand à 21h, Thibaut est enfin parti affronter la nuit, nous avons eu peur pour lui. Un peu plus tard dans la soirée, j'ai eu Babet au téléphone. Elle pleurait. Je me suis couché complètement ivre, sans pour autant réussir à m'endormir.

Je ne sais pas si jour là a changé quelque chose. Je ne sais pas si ce jour là a marqué le début d'une nouvelle ère, ou la fin d'une autre. Peut-être que ce jour là n'a eu aucune importance. Peut-être qu'on en a fait des caisses alors qu'on y connaissait rien et qu'on avait rien compris. Peut-être qu'un mois après, on en parlerait plus que du bout des lèvres. Peut-être que ce jour là serait oublié comme on en a oublié tant d'autres.
Tout ce que je sais, c'est que ce jour là, Lisa et Jacques nous avaient invités à dîner parce que nous avions besoin d'être ensemble. Juste besoin d'être ensemble.

Ce jour là, des hommes et des femmes étaient morts à charlie hebdo.

idées noires

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